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LA PLAGE DE L'A.

 

Il y a une plage, tout à l’ouest, à la fin des terres. Pas banale, particulière, elle s’érige dans des allures d’infinités. Pour y accéder, on a pas d’autres choix que d’emprunter un chemin escarpé, un chemin aussi particulier que la plage qu’il dessert. Il s’enfonce dans la terre, souvent boueuse, révélant les entrailles d’un monde. Il n’est pas rare que les pieds bottés cognent telle ou telle racine découverte malgré elle. Mais, le jeu en vaut la chandelle. Le pied butte. L’équilibre se rompt. Le corps bascule. Qu’importe, la main se rattrape de justesse à l’écorce doucereuse d’un des nombreux pins tordus pas les vents qui encadrent toute la longueur du chemin. La terre se creuse, encore. Au-dessus de la tête étourdie par les chants d’oiseaux, les pins se rejoignent. On est dans un tunnel et pas n’importe lequel. Un tunnel végétal, audacieux, un peu arrogant. Il fait chaud, malgré la rosée du matin. Sur les épaules, l’air s’est alourdi depuis que les arbres ont refermé leur emprise. On suffoque légèrement. La respiration haletante s’époumone de l’odeur acide et piquante des pins. Des pommes traînent au sol, indifférentes. Le tunnel descend, se verticalise presque. Les bottes glissent. Des oiseaux chantent. Des merles, sans doute. Sous le plastique du ciré jaune, on a chaud. On transpire. Ça respire pas. On a à peine le temps d’envisager de se dénuder que la fin du tunnel est là. Les arbres disparaissent. L’odeur acide et piquante des pins aussi. Plus de viscères de bois pour coincer les pieds. Plus de merles chanteurs. Plus que la plage de l’A. Grande. Immense. Presque infinie. Le souffle est coupé. Son sable presque blanc s’élance, échappant aux vagues dévorantes qui claquent leur fureur contre lui. Elles claquent et frappent, tambourinent et s’abattent. Parfois, elles caressent aussi. Étendue particulière, un peu irréelle. Ce n’est pas tout à fait l’été, ce n’est plus du tout l’hiver. La chevelure emprunte des airs mystiques, flottant au-dessus des frêles épaules comme si la gravité avait fait faux bond. Et, le vent ne s’arrête pas là. Il se faufile langoureusement sous le ciré, hérissant les poils des bras, les poils du ventre, les poils de la nuque. Plaqué contre la peau, il ne se prive de rien. Son odeur incroyablement iodée n’enlève rien à sa perversité. On lui pardonne à peine son âme sans pitié. Aux pieds à présent dénudés, la mer, impétueuse, royale, se déroule grandiosement. Bleue, verte, brillante, transparente, opaque. La frimeuse décline toute sa palette de couleurs, de textures et de beautés à qui veut la voir. Et ce jour-là, il n’y a personne. Haut dans le ciel, le soleil darde furieusement ses rayons sur la mer et sa palette inclassable, la faisant scintiller tout partout. Il chauffe le vent qu’on a trouvé vicieux au début et dont on ne peut plus se passer. Les premiers pas sur l’étendue presque blanche paraissent banals. Pourtant, après coup, on se rendra compte qu’ils ne l’étaient pas. Qu’ils ne l’étaient pour le moins du monde. Le sable chaud, ni mou, ni dur, se colle à la plante des pieds comme un amant insoupçonné. On est plus qu’avec lui. Avec lui et avec le vent chaud et iodée, avec les vagues impétueuses et furieuses, avec le soleil généreux, avec le bleu du ciel. Dans la cage thoracique, là, entre les côtes à peine finies, le coeur d’enfant vocifère.

 

BOUM, BOUM, BOUM.

 

Il hurle si fort qu’on pourrait penser que le torse va exploser. Qu’il va exploser là, au beau milieu de la plage, qu’il va exploser là, rougissant grossièrement le sable presque blanc. Coup d’oeil à droite, à gauche, devant, derrière. Personne d’autres. On balance sa voix, pour voir, pour être sûr. Seul répond le raffut assourdissant des vagues qui se fracassent à quelques mètres. Grandes. Immenses. Presque infinies, elles choisissent la plage de l’A. pour s’éteindre et disparaître de la surface visible du monde. Les unes après les autres, elles dévoilent l’étendue de leur puissance. Insaisissables, elles arquent leur volupté avant de se rendre à l’évidence et de se plier à éphémère. A force de rester au même endroit, les pieds se sont enfoncés dans le sable humide. Sa chaleur rassurante enrobe les orteils, épousant chaleureusement leurs formes. Soudain, un chant s’échappe des dunes qui barricadent la plage, la protégeant de tout indésirable.

 

« Alouette des champs ? ».

 

La mélodie berce les vagues impétueuses et mourantes, rythme le vent puissant qui secoue les cheveux. On se prélasse. On s’ennuie. Assis sur le sable, le corps s’enfonce. Il marque l’étendue immaculée de la trace de notre être. Quand la marée montera, les vagues se délecteront de ce souvenir, et de toutes les autres marques de tous les autres corps qui se sont assis ou couchés là. Pour l’instant, elles guettent de loin, retenues au large par la mer. Le ciré, ouvert, laisse le soleil réchauffer la peau. Les yeux se ferment. Le vent caresse. Le nez s’empiffre d’iode. Roulis des vagues. Alouette des champs. Chaleur éclatante du soleil. Le corps a définitivement creusé sa marque dans le sable. Alors, on l’abandonne. Il n’y a plus que le noir des paupières, et tout le reste. Une étendue imaginaire, complètement irréelle au bout de laquelle s’érige une presqu’île. Sur cette presqu’île, on devine les restes d’un fort vers lequel on se met à marcher. Le corps a été abandonné et on s’élance. Le bleu du ciel explose. Le fracas des vagues, aussi. Le vent tourne. Il vient de là, de là, de là. Il secoue, ébranle, accompagne. Au loin, il n’y a plus que la mer qui scintille. La mer qui scintille, partout. La baie s’est effacée. Les falaises couvertes du jaune flamboyant des ajoncs, aussi. Sous les pieds devenus inexistants, le sable ne s’enfonce plus. Il materne, berce, s’assure qu’on ne manque de rien. Le turquoise de l’eau s’est blanchi. Le bleu du ciel s’est jauni. Le blanc du sable s’est bleuté. Au fil de la marche, sur fond de vagues fracassantes et mourantes, sur fond de vent hurlant, le tout s’est unifié. L’étendue est devenue infinie, véritablement irréelle. Une étendue imaginaire, sans fin, sans fond. Sans droite, sans gauche, sans derrière, sans devant, sans haut, sans bas. La marche s’effectue dans le rien, l’inexistant, l’invisible. Alors, on a oublié. On a oublié tout le reste. Les souvenirs d’une vie entière. La nostalgie d’un premier amour. La douleur d’une mort inattendue. La peur de sa propre disparition. La mélancolie d’un espace vidé. L’angoisse d’exister. Tout a disparu. Il n’y a plus que la respiration mécanique d’un corps invisible. Ça respire, là, dans le creux de l’oreille. Ça respire avec les vagues et le vent, avec l’alouette des champs.

 

« Tu connais la plage de l’A. ? », m’a-t-on un jour demandé.

 

Bien sûr que je connais la plage de l’A. Je la connais tellement que je me demande aujourd’hui si j’en suis seulement revenue.

 

VIRUSAPOCALYPSE

Dans la rue, il n’y a personne. La pente alourdit la poussette encore vide. Ça ralentit mon pas. Ça m’essouffle. Les expirations successives qui s’échappent de ma bouche forment des gros nuages qui remontent jusque devant mes yeux. Les pavés du trottoir radicalisent leur inégalité. Au bout de mes bras, la poussette bringuebale. Je n’ai pas d’autres choix que de mettre plus de force dans mon geste pour la faire avancer.

 

Krrr. Krrr. Krrr.

 

Quelque chose s’est pris dans les roues. Je m’abaisse, chipote,…. Je cherche la feuille morte coincée que je suppose coincée là. Je relève mon bonnet, ouvre grand les yeux. Si grand que je sens tout le froid de l’hiver se plaquer contre eux, épousant parfaitement la forme de mes orbites, y déposant son baiser givré. Dans les roues, rien. Pas de feuille morte. Juste ce bruit. Ce foutu bruit.

 

Krrr. Krrr. Krrr.

 

Probablement que ma bouche se tord pour mimer une mine déconfite à un public d’invisibles toutefois, le froid qui a engourdit mes joues m’empêche d’en être certain. Sous mon anorak, je crois que je hausse les épaules mais, à nouveau, l’amas de vêtements dont je me suis paré ne me permet pas d’en être sûr. Je reprends mon effort. Le souvenir de la mise en garde de ma compagne m’élance dans la montée de la rue au bout de laquelle se trouve la crèche de mon fils.

 

« 17h grand max, Max, sois pas en retard, sinon on va se faire de nouveau engueuler par la dirlo! », m’avait assuré pas du tout amoureusement Jen ce matin avant de partir au travail.

 

Tout en poussant ma besogne qui fait « Krrr » et qui bute contre les pavés inégaux de la rue pentue de la crèche de mon fils, je dégage mon poignet de sous mon manteau. Coup d’oeil à ma montre. 16h53. Merde. J’agrandis mon pas. Je le presse. Je rentre le ventre. Tant pis pour mon souffle qui se coupe. Tant pis pour la sueur qui commence à tapisser l’intérieur de mes vêtements. Parce que je sais. Je sais que Jen a raison, même si j’assure le contraire. Je sais que si je suis encore une fois en retard, ça ne passera pas. Ça ne passera plus. Alors tant pis pour mon souffle, tant pis pour ma gueule toute rouge, tant pis pour la sueur qui s’échappe de sous mon bonnet et qui dégouline sur mes tempes. Tant pis pour ma dignité et puis heureusement qu’il n’y a personne dans la rue. Heureusement qu’il n’y a que les corneilles qui s’exaspèrent sur les noix qu’elles ne parviennent pas à casser assez vite pour apercevoir un trentenaire dépareillé s’époumoner derrière une poussette vide qui fait « Krrr », le visage bouffi, rouge et transpirant, l’allure pas fière du tout. Dans la rue sans personne, au milieu des deux rangées de maisons modestes qui s’alignent là entre les arbres, sur l’étroit trottoir qui longe la route pas généreuse pour un sous, je me mets à rire. Je me mets à rire en pensant à mon allure pas fière du tout.

 

« Pfff, j’arriverais jamais à avoir un peu de classe, merde ! Max la menace, tu parles… Max le gros naze, ouais ! ».

 

Je continue à rire en me disant qu’à chacune de mes arrivées, les puéricultrices doivent s’en poser des questions.

 

« C’est qui ce bonhomme qui arrive à bout de souffle, les cheveux bien gras, l’anorak grand ouvert par zéro degré, tout rouge et transpirant ? », soufflent-elles sans doute entre elles.

 

Dans le vide de la rue, mon rire ne s’éternise pas. Un coup de vent l’emporte en même temps qu’il secoue les arbres qui accompagnent le trottoir dans toute sa longueur. Je m’apaise en pensant à mon fils et à ses deux ans qui doivent se presser contre la porte d’entrée, se hissant sur la pointe de ses pieds à chaque coup de sonnette, le coeur serré, les yeux remplis d’espoir.

 

« Papa ? ».

 

Non, pas encore mon chéri. Mais, j’arrive. Je suis presque là. Dans cinq minutes. Plus qu’un pâté de maisons et je suis là. Plus que dix gros arbres, et je suis là. Je suis là pour te prendre dans mes bras, te serrer contre moi, te déposer un baiser sur ton front et me réjouir de ton étreinte, de ta joie de me voir, de ton rire guilleret. Sur le trottoir aux pavés inégaux, je fonce.

 

Krrr. Krrr. Krrr.

 

Si quelqu’un me voyait, je suis sûr qu’il se dirait que la poussette vole. Je souris, fier, convaincu que j’ai enfin acquis un peu d’allure. Puis, si ce n’est toujours pas le cas, au moins un petit être plein d’amour m’attends là, au coin de la rue. Juste au coin de la rue. Soudain, un renard traverse la route. La surprise de l’apercevoir si désinvolte interrompt mon ascension. Des renards, j’en vois parfois, j’en vois pas souvent. Mais, je n’en ai jamais vu avec autant d’audace, surtout en plein jour.

 

Est-il si habitué à l’homme ?

 

La beauté de son animalité m’impressionne. Un être sauvage, je n’en ai vu que trop rarement. Je me retourne brusquement, désireux de partager cette rencontre avec quelqu’un. Mais, dans la rue, il n’y a toujours personne. Et soudain, ça me turlupine. Ça me turlupine même si jusque-là, je me réjouissais de ne pas croiser âme qui vive. Sans crier gare, mon esprit retrace mon parcours même si Jen me dirait qu’il est 16h58 et que je ferais mieux de me presser. Trop tard. Mon esprit s’est égaré, là, en face du renard qui s’est assis au milieu de la route. Je suis parti de chez moi. Il n’y avait personne. J’ai traversé la place d’à côté. Personne. J’ai emprunté la rue où il y a le barbier dont je croise toujours le regard de manière gênante. Personne. En fait, depuis mon départ de chez moi, je n’ai croisé personne. Je n’ai vu personne. Même pas de loin. Même pas dans une voiture. Même pas furtivement. Je déglutis. Le froid glace la transpiration qui s’était écoulée sur mes tempes. Mes mains gantées se crispent nerveusement sur la poussette.

 

Comment cela se fait-il que je n’ai croisé personne ?

 

Je ne peux m’empêcher de trouver cela bizarre. D’autant plus que j’habite un quartier loin d’être calme. Je m’interroge tout en reprenant ma marche, hésitante cette fois-ci. Le renard reprend la sienne, confiante pour sa part. J’essaye de copier son allure, me concentrant sur l’idée toute proche de retrouver mon fils et de le serrer contre moi. Plus qu’un demi pâté de maisons. Plus que cinq gros arbres. Les corneilles quittent le toit des maisons environnantes desquelles elles lançaient leurs noix.

 

Sont-elles parvenues à les casser et à les déguster ?

 

Trop concentré sur le renard qui a à présent disparu, je n’ai pas aperçu le dénouement de cet épisode-là. Elles strient le bleu éclatant du ciel de leur plumage ténébreux. Alors, il n’y a plus un bruit. Le vent ne souffle plus. Les arbres ne bruissent plus. Les corneilles ne coassent plus. Il y a juste ma poussette qui fait krrr, krrr, krrr. Ma poussette qui fait krrr, krrr, krrr ainsi que ma respiration grotesque et haletante. C’est alors qu’une porte valse. Je ne vois pas où elle valse, mais je l’entends valser. J’ai à peine le temps de me retourner qu’une vieille femme me fonce dessus, le visage tout tordu de colère. Elle me fonce dessus et m’empoigne. J’ai l’impression qu’elle va se mettre à hurler, à gueuler, à vociférer. Pourtant, les mots qui s’échappent de sa bouche toute tordue sont à peine audibles.

 

« Mais, vous êtes fous ? Qu’est-ce que vous faites là ? », chuchote-t-elle.

 

Je m’apprête à la repousser, à lui ordonner de me lâcher, à lui dire que je vais chercher mon fils à la crèche et puis à lui balancer que ça la regarde pas d’abord, que je fais ce que je veux. Mais, je ne parviens pas à dire quoique ce soit. Je me cramponne à la poussette, bêtement. Je force ma gorge, mais aucun son ne s’en échappe, ou peut-être un espèce de beuglement pathétique qui m’enlève encore un peu d’allure. J’ai à peine le temps de me dire que j’ai décidément perdu toute dignité que la vieille femme me tire par le col de mon anorak vers la porte ouverte de sa maison. Halluciné par la force insoupçonnée de la mégère, je ne réagis pas, incapable de le faire.

 

Suis-je en train de me faire kidnapper par une grand-mère, moi, Max la menace, trentenaire certes pas très sportif mais tout de même un peu dégourdi ?

 

Dans ma boîte crânienne, ça fuse.

 

Qu’est-il en train de se passer ? Que me veut cette femme ? Que dois-je faire ? Ai-je le droit légalement de me débattre même si je lui fais mal ? Ou vais-je finir mes jours en prison, hué par le monde entier pour avoir pousser une vieille dame au sol ?

 

J’essaye de me calmer en pensant à mon fils qui doit s’impatienter de mon arrivée, courant vers la porte d’entrée de la crèche dès qu’un autre parent sonne, le coeur gros, la bouche tremblante. Alors que la vieille mégère m’a traîné jusqu’aux marches de sa maison, j’arrive enfin à sortir de ma torpeur et à bégayer quelques sons qui ressemblent vaguement à des mots.

 

« M’enfin, Madame, qu’est-ce qui vous prend ? », dis-je en essayant en vain de mettre un peu d’agressivité dans mon ton.

 

La vieille femme ne se retourne pas. Elle continue de me traîner vers sa maison. Heureusement, à hauteur de la première marche, la poussette que je ne lâche pour rien au monde complique son projet et l’oblige à se retourner vers moi.

 

« Lâchez cette poussette. Vous faites un boucan d’enfer. Ils vont arriver à cause de vous. », murmure-t-elle.

 

Malgré qu’elle chuchote, je perçois que son ton est grave. Il n’est pas en colère. Elle ne vocifère pas. Elle est inquiète. Soulagé d’avoir à faire à une vieille femme en détresse, je me relâche.

 

« Calmez-vous, Madame. Tout va bien. Vous voulez me dire ce qu’il se passe ? ».

 

J’ai lancé ça avec plein de tendresse, persuadé que cette femme en a besoin.

 

A-t-elle perdu son chat ? Son mari a-t-il fait une mauvaise chute ?

 

J’envisage une dizaine de possibilités et farfouille déjà dans mes poches à la recherche de mon portable pour appeler les secours.

 

« Taisez-vous. Ils arrivent. Il faut se mettre à l’abri. », m’ordonne-t-elle en me poussant dans sa maison.

 

Dans mes poches, pas de portable. D’un geste brusque et étonnamment puissant, la mégère me force à abandonner ma poussette devant la maison. A l’intérieur, le noir abyssal ne dévoile rien.

 

« Madame, je veux bien vous aider, mais je dois absolument aller chercher mon fils à la crèche. Si vous voulez, j’appelle les secours, je vais vite chercher mon enfant et je reviens ? ».

 

J’ai suggéré ça comme ça, pas vraiment convaincu, mais partagé par l’envie de faire mon devoir de citoyen et de remplir mon rôle de parent. 17h05. La lumière de ma montre illumine le couloir de son vert fluo. Jen a eu raison, encore une fois. Encore une fois, je n’y serai pas. Un frisson électrise mon échine en pensant aux remontrances futures de la directrice de la crèche. Soudain, derrière moi, la porte claque sèchement. Tout est noir. Sauf ma montre et sa lumière verte fluo.

 

- Madame, je suis désolé, mais je dois vraiment y aller.

- Taisez-vous. Ils sont là.

 

Son ton est sec. Autoritaire. Plus du tout en détresse. Je suis mal à l’aise.

 

- Ils ? Mais, de qui vous parler ? Écoutez, je dois allez chercher mon fils à la…

- Avancez sinon ils vont nous entendre.

 

La vieille femme me pousse, me presse, me bouscule. C’est alors que j’arrive dans une pièce plongée dans le noir. Celui-ci est moins abyssal que celui du couloir, illuminé vaguement par quelques bougies. En un coup d’oeil, j’aperçois que les fenêtres ont été calfeutrées avec des planches minutieusement clouées dessus. Au milieu de la pièce, il y a des vivres. Des vivres, partout. Des boîtes de conserve par-ci. Des boîtes de conserves par là. Des fermées. Des ouvertes. Des vides. Parfois, quelques vieux journaux. Un fauteuil misérable. Et, c’est tout.

 

« Il faut que j’aille récupérer de l’eau sur le toit. Vous, vous restez ici, vous faites pas de bruit. Sinon, vous savez, ils vont entrer, hein. Vous avez de la chance d’être en vie ! Qu’est-ce qui vous a pris de vous promener comme ça dehors ? Avec une poussette qui fait plein de bruit en plus ! Vous étiez sorti pour vous ravitailler ? Il n’y a plus rien dans la rue vous savez, les pillards ont déjà tout pris ! Les pillards ou moi ! ».

 

La vieille femme éclate d’un rire silencieux. Sa bouche s’ouvre grand, ses dents déchaussées et jaunies se dévoilent, sa gorge se déploie, mais aucun son ne résonne.

 

« Je… Je ne comprends pas… Madame, je dois allez chercher mon fils, je… ».

 

En face de moi, la femme se fige. Son visage emprunte un air grave.

 

« Vous… », commence-t-elle.

 

Ses doigts squelettiques à la peau trop tendue pianotent sur son pull en laine rose.

 

- Vous… Je… Votre fils ?, balbutie-t-elle

- Ben oui mon fils. A la crèche, juste ici au coin de la rue.

- Monsieur, si vous n’êtes pas avec votre fils, je crains que…

- Que ?

- Monsieur, tout va bien ?

- Madame, c’est plutôt à vous qu’il faut poser la question ! Vous m’avez sauté dessus et tiré jusque chez vous !

- Je vous ai sauvé la vie.

- Sauvé la vie ?

 

Je m’exclame. Je souffle. Je brandis les bras dans la pénombre.

 

- Vous… Vous avez oublié ?

- Oublié ?

- Il n’y a plus personne, Monsieur. Cela fait deux mois qu’il n’y a plus personne. Je…

- Hein ?

 

Je panique. Dans la pièce minuscule, j’angoisse. Je tremble. J’hallucine. Je veux foncer dehors retrouver mon fils, mais mes jambes ne bougent pas.

 

- Vous avez dû oublier… J’ai lu ça dans un livre. Le choc post-traumatique. Vous avez dû vous réveiller ce matin en pensant que tout était comme avant, mais…

- Mon dieu mais, vous êtes folle ou quoi ? Qu’est-ce que vous racontez bon sang ?

 

Je hurle presque. La vieille femme se replie. Bien que ses fines lèvres ne s’ouvrent pas, sa voix résonne.

 

« L’épidémie, Monsieur. Le virus a tué des millions de personnes. Voire des milliards. Il en a infecté autant. Et les infectés, Monsieur, vous ne voulez pas les croiser… Il ne nous reste plus qu’à nous barricader. Nous barricader et survivre, Monsieur. ».

 

Alors, je ne sais plus. Je ne sais plus si mon fils m’attends au coin de la rue ou si la vieille femme n’est pas folle. Derrière la porte, quelque chose gratte. Quelque chose gratte et grogne.

 

RODRIGUE

Nerveuse, elle presse ses doigts sur l’appui de fenêtre sur laquelle elle s’est assise. La caresse du bois usé et chauffé par le radiateur qui se trouve juste en-dessous ne la rassérène pas. Elle se coucherait volontiers, étalant tout son long à cet endroit. Pourtant, elle n’y parvient pas. Son regard ne cesse de faire des allers-retours par-delà la fenêtre, balayant les fourrées du jardin qu’il a l’habitude de fréquenter. Le bosquet en fleurs. L’érable feuillu. Le pommier effeuillé. Les fougères de la mare. La pierre géante, celle chauffée par le soleil en été. Le vert de ses yeux se précipite, mais n’attrape aucune silhouette longiforme et tigrée tant espérée.

« Merde, Rodrigue, où es-tu ? », dirait-elle si elle pouvait parler.

Ses doigts pétrissent l’appui de fenêtre de plus en plus vite. Des épines de bois qui s’échappent ça et là de la planche s’accrochent à sa peau. Dans le ciel, des mésanges charbonnières tournoient, profitant de son absence. Autrefois, elle aurait foncé vers la porte pour quémander l’accès au jardin, s’impatientant de sa prochaine chasse. Mais, cette fois, elle n’en a que faire, trop occupée par sa tourmente. Cela fait trois jours qu’elle ne l’a pas vu. Bien qu’il soit un peu sauvage, pas très casanier, elle le sait, trois jours, même pour Rodrigue, c’est beaucoup. Surtout qu’entretemps, le froid est arrivé, piquant, presque cruel. Dans la rue, les hommes et les femmes s’emmitouflent de faux poils ridicules. Dans les maisons, les chauffages vrombissent à tout-va au point que la buée n’épargne aucune fenêtre. Blottie contre l’une d’entre elles, le regard désespéré s’échappant dans le dehors qui se recouvre de givre, elle se languit. Elle a cherché dans les jardins. Elle a cherché sur les toits. Elle a cherché dans les caves. Elle ne l’a pas trouvé.

« Reviens, Rodrigue, reviens ! La neige commence à tomber ! », rugit-elle.

Autour de son cou, son collier gêne. La médaille, trop lourde, déséquilibre l’ensemble et la tire constamment vers le bas. Elle a appris à bouger en compensant le poids superflu. Mais là, ça gratte. Ça dérange. Elle se roulerait bien en boule pour soulager son corps, mais elle sait qu’elle doit rester vigilante. La parure tigrée de Rodrigue pourrait à tout moment briser le monochrome qu’est en train d’installer la neige. Les gros flocons volettent tranquillement depuis le ciel noir. De plus en plus nombreux, ils s’ajoutent un à un au manteau blanc. Ils s’agglutinent et bientôt, l’immensité immaculée prend des airs de banquise.

« Une banquise dans le jardin, on aura tout vu… », soupire celle qui est devenu trop familière avec le mot « banquise » depuis qu’il ne cesse de passer à la radio.

Elle jette un coup d’oeil par-dessus son épaule à laquelle elle ne peut s’empêcher de donner un coup de langue.

L’homme et la femme qui sont toujours trop lents à ouvrir les conserves de pâtés ont-ils vu qu’il s’était mis à neiger ?

Sans doute que non. Ils sont là, à lire, insouciants, inconscients, près du poêle. Parfois, l’un d’eux détache son regard de son feuillet pour lui sourire affectueusement. Parfois, c’est pour observer l’orange des flammes crapahuter.

Ont-ils seulement remarqué l’absence de Rodrigue ?

Pétula se tâte.

« Peut-être que oui. Peut-être qu’ils n’en ont rien à faire de lui, c’est tout. Ils n’en ont rien à faire qu’il ne soit pas rentré depuis trois jours. Ils n’en ont rien à faire que le dehors se soit transformé en banquise. Après tout, ils ouvrent bien les boîtes de pâtés lentement, alors… », se dit-elle en continuant à pétrir l’appui de fenêtre.

Malgré son inquiétude, elle finit par succomber et saute de sa tour de guet. Dans un ronronnement incontrôlé, elle vient se lover dans le creux des genoux d’un de ses colocataires. L’orange des flammes se projette sur son pelage noir. Les craquements et la chaleur du bois dévoré l’apaisent. Dehors, la nuit règne. La neige a triomphé. Rodrigue n’est toujours pas là. Pétula se retourne une dernière fois vers la fenêtre embuée.  

« Où es-tu Rodrigue ? Où es-tu ? », miaule-t-elle avant de sombrer dans le sommeil.

 

 

MOULIN-LES-PRES: chapitre 1

 

 

 

« On fait quoi, maintenant ? ».

Les cheveux d’Anna accompagnent le vent. L’adolescente arrondit ses lèvres d’un rouge vif. Elle souffle sur un pissenlit. Les dizaines de graines s’envolent et valsent devant elle. Elles flottent dans le bleu du ciel avant de s’éparpiller dans la vaste prairie. Certaines d’entre elles s’accrochent au roux des cheveux de l’adolescente ou à sa peau diaphane, un peu désespérés.

« On fait quoi maintenant ? Ben, on attend Charlie… », lui répond un grand garçon à l’allure squelettique.

Lui, il souffle sur une cigarette. Des cendres mourrantes s’en détachent et s’abandonnent à côté de sa main tandis qu’il gratte nerveusement son crâne rasé, gêné qu’il est de ne pouvoir réfréner de furtifs regards vers la jeune fille allongée à ses côtés dans les hautes herbes.

« Merci, ça, j’avais compris, mais après, on fait quoi ? », s’impatiente Anna dont les épaules nues rougissent sous les rayons ambitieux du soleil d’été.

Soudain, une tête jusque-là bien trop avalée par le vert pour être visible, émerge.

- Tu déconnes Max, t’as quand même pas invité Charlie ?, s’exclame-t-elle en faisant claquer la crinière qui la coiffe.
- Ça va, Vic, calme-toi, ça fait une semaine que vous avez rompu ! C’est du passé maintenant, non ?
- Du passé ?, reprend la jeune fille aux longs cheveux bruns.
- Max, t’es con ou quoi ?, intervient Anna.
- Oh les meufs, calmos !

Max se lève d’un bond. Les cendres qui s’étaient amassées sur son jean’s se déciment dans les hautes herbes. Incapable de rester étendue dans le moelleux de la prairie, Anna le rejoint dans sa verticale.

« Mec, tu vas pas commencer à nous parler comme si on était hystérique. Qu’est-ce que t’as foutu en invitant Charlie ? Tu sais très bien que Vic est trop mal ! ».

Comme pour donner raison à sa comparse, la tête brune s’ébouriffe avant de fondre en sanglots et de s’enfuir vers les peupliers qui s’élancent un peu plus loin. Le garçon, incrédule, tique dans un claquement de langue. Ses yeux noirs se froncent et s’élancent dans les environs.

- Ça va, j’suis pas censé savoir qu’il y a encore un malaise. C’est elle qui a rompu, j’pensais qu’elle en avait rien à foutre de Charlie, moi.
- Elle a rompu parce qu’il a été con.
- Anna, j’étais à la soirée, il l’a pas trompée, j’te jure. Tu sais comme moi qu’il ferait jamais ça…

L’adolescente prend une profonde inspiration. Au bout de ses bras, ses poings se serrent. L’odeur, généreuse, des bouquets de menthe et de mélisse lui parvient depuis l’immense potager voisin. Elle la submerge et la paralyse pendant quelques secondes, quelques secondes seulement avant que la rage, celle qui la hante depuis sa plus tendre enfance et qui forme cette affreuse boule qui bloque tout au niveau de son coeur et de sa gorge, s’éveille, encore. Elle enverrait bien valser ses poings contre le garçon dont elle est secrètement amoureuse depuis l’âge de six ans. Elle lui dirait bien qu’il ne comprend rien et que ça l’emmerde. Que ça l’emmerde qu’il ne comprenne rien. Qu’il ne veuille pas comprendre. Elle envisage même de lui demander comment cela se fait qu’il est si con, lui, le garçon dont elle est terriblement amoureuse. Elle a bien essayé de ne plus être folle de lui. Tant de fois. Tant de fois, elle a essayé de le sortir de ses pensées. Mais, plus elle lutte contre le besoin suffoquant de l’embrasser et de coller son corps contre le sien, plus le besoin de l’embrasser et de coller son corps contre le sien l’obsède. Au bout de ses bras, l’adolescente laisse ses poings se serrer si fort que ses ongles se plantent dans la chair de ses paumes tandis que Max bombe le torse en regardant l’horizon sur lequel décline le soleil d’été.

- Je sais qu’il l’a pas trompée… Ils sont comme les deux doigts de la main depuis qu’ils sont nés. J’suis pas conne.
- Tu vois ! Alors, pourquoi tu m’casses les couilles ?
- N’empêche, ça se fait pas d’inviter Charlie. T’as vu comme ils s’enguelaient déjà tout le temps quand ils étaient ensemble ? Alors, séparés, laisse tomber !
- C’est mon pote, Anna ! C’est tout ! A Moulin-les-prés, des potes, j’en ai que trois ! Et pareil pour Charlie…
- Ouais, ben tes potes, t’en auras bientôt plus que deux…, soupire Anna en pointant la silhouette de Victoria recroquevillée à l’orée de la forêt qui s’érige sur le versant opposé au leur.

Une corneille traverse le ciel dans un croassement généreux. Le vent s’engouffre dans les herbes, en déformant ça et là le vert suivant des vagues gigantesques et invisibles.

- Elle devrait pas être là, soutient tout à coup Max avec une voix grave.
- Quoi ? Parce que le comité a voté l’accès à la forêt interdit, tu vas plus y aller ?
- On rigole pas avec ces choses-là, Anna. Un gamin est mort, putain !

L’adolescente déglutit. Ça crisse, ça pique, ça fait mal. La boule qui ankylosait son coeur remonte et s’arrête au fond de sa gorge, l’empêchant de respirer normalement.

- Je… Je sais, Max. Je…, s’époumone-t-elle.
- C’est pas juste le comité qui a interdit l’accès à la forêt. C’est la gendarmerie et la PJ.

Visiblement froissé, le garçon s’éloigne vers le creux que forment les prairies à cet endroit, là où s’érige l’immense portail en bois de l’écovillage sur lequel a été peint « Moulin-les-prés, depuis 1996 ». Anna reste plantée au milieu du tintammare des sauterelles soigneusement orchestré. Elle observe respectivement Victoria plongée dans la noirceur débutante de la forêt et Max qui s’éloigne vers les trente modestes habitations qui dessinent un cercle presque parfait autour de l’ancienne bergerie transformée en salle commune. Surplombé de panneaux solaires, son toit scintille sous l’éolienne artisanale qui tourne à plein régime. A côté, le vieux moulin à eau domine le fond de vallée. Son énorme roue, bercée par le ruisseau descendant des Alpes voisines, semble inarrêtable. Dans un grincement constant et presque silencieux, elle transporte fièrement l’eau d’un pallier à l’autre.

« T’inquiète, il va revenir. », souffle une voix nassillarde qui tire Anna de sa rêverie.

L’adolescente ne se retourne pas. Elle n’a pas besoin de se retourner pour deviner la carrure large et le sourire inépuisable de Charlie. Elle n’a pas besoin de se retourner pour deviner le vert de ses yeux, celui qui s’accorde parfaitement à celui des herbes hautes. Elle devine même sa dégaine, celle qui se veut décontractée dans son éternel short à poches qu’il remplit comme s’il allait partir en expédition, là, à cet instant précis, sans parler de sa banane fermement accrochée à son torse dans l’espoir de conserver tout de même un peu d’allure.

« Yo, Charlie… », soupire Anna.

Charlie, elle l’adore. Elle l’adore, mais elle ne peut s’empêcher de lui en vouloir, comme si les larmes de sa meilleure amie l’atteignaient directement, ajoutant leurs poids à la rage qui cogne dans le fond de sa gorge.

« Laisse-moi deviner, tu râles aussi… », demande la voix naissillarde, timidement cette fois-ci.

L’adolescente feint de ne rien avoir entendu.

« Au fait, tes parents te cherchent. Ta soeur est… », ajoute-t-il.

C’est alors qu’une boule de poils blanche fuse, secouant les herbes hautes de manière bien plus virulente que le vent.

« Loup ! Reviens ici ! », s’écrie le garçon à lunettes.

Il claque plusieurs fois des mains, sans succès. Le chien fonce à toute allure, traverse le potager, dérange les haricots méticuleusement accrochés à leurs supports, piétine les plants de courgettes et fait tomber quelques fraises avant de terminer sa course sur l’autre versant de la prairie, là où Victoria s’est couchée.

« Lui aussi, il est pas content que vous vous soyez séparés… », mumure Anna.

A côté d’elle, Charlie hausse les épaules. Il ne dit rien. Il n’a pas besoin de dire quelque chose. Anna sent sa tristesse, lourde, solitaire, trop encombrante. Cette tristesse dont il se passerait bien. Cette tristesse qu’il ravale, trop fier.

« Loup ! », crie-t-il, espérant rapatrier son chien.

Alors que sa voix se disperse dans le creux de vallée, Victoria se redresse sur l’autre versant, là où le soleil commence à décliner, là où l’ombre commence à grignoter la forêt.

- Il t’écoutera pas, il kiffe trop Vic.
- Ça, je te l’fais pas dire… Loup, viens ici !

Le chien enchaîne avec une pirouette avant de soudain se mettre à grogner.

- C’est marrant ça, il grogne jamais d’habitude, Loup, remarque Anna.
- Loup, viens ici !, répète Charlie, soudain gagné par l’inquiétude.

Face à la noirceur qui se déverse de la forêt, le patou grogne franchement tout en dévoilant des crocs interminables. La silhouette de Victoria se relève. Celle de Max se met à courir vers elle.

- Qu’est-ce qu’ils foutent ?, maugrée Anna.
- Loup, hurle Charlie en farfouillant nerveusement les poches de son short tout en s’élançant vers les deux silhouettes minuscules et gesticulantes.

C’est alors qu’un terrible mugissement s’élève depuis les entrailles de la forêt. Il s’éveille et inonde la vallée, enrobant chaque maison, chaque prairie, chaque arbre qui se trouve là. Il fige Anna, Charlie, Max et Victoria. Immobiles, leurs quatre corps assistent à un étrange spectacle. Sous le soleil déclinant, la terre se met à trembler au rythme du grondement terrifiant. Alors, une respiration s’élève dans le creux de leurs oreilles. La boule de poils blanche disparaît. Le mugissement retentit. Le patou s’est évanoui dans l’ombre de la forêt. Celle où un petit garçon a été retrouvé atrocement mutilé onze jours plus tôt.

 

SOUVIENS-TOI, L'ÉTÉ

 

« Mon premier ? Mon premier, ce fut Pierre. ».

Je m’en souviens comme si c’était hier. La chaleur lourde et encombrante d’un été trop long. La moiteur de nos corps. Le collant de nos peaux. Pierre, je le connaissais depuis peu. Il était grand, beau, fort. Les yeux bleus, les cheveux blonds, il semblait tout droit sorti du moule de celui à qui tout sourit, à qui tout réussit au point que cela en soit énervant. C’est peut-être pour cela que Pierre fut mon premier. Parce qu’il m’énervait. Il m’énervait tant. Ça s’est passé à un dîner, sans que je ne m’y attende vraiment. Mes parents, enfin mon père et ma belle-mère, avaient invité quelques amis à eux. Combien, je ne sais plus. L’air presque irrespirable de la fin de journée m’avait fait tourné la tête lors de leur arrivée. Ils devaient être deux, ou quatre. Sûrement pas six. Il devait y avoir Carole, Guillaume, Claude et Albert. Oui, Carole, Guillaume, Claude et Albert, sans doute. Moi, j’avais invité Pierre. Pour que ma belle-mère accepte sa présence, je lui avais montré une photo. Grand, beau, fort. Les yeux bleus, les cheveux blonds. Un coup d’œil avait suffi pour esquisser un sourire sur ses lèvres au rouge débordant.

« Mieux que Yacine. », avait-elle sans doute pensé.

Yacine, c’est celui juste avant Pierre, avec qui ça avait failli se passer, avec qui ça ne s’était pas passé. Quand Pierre est arrivé dans le jardin, un bouquet de fleurs du supermarché d’à côté à la main, ma belle-mère s’est empressée de le blottir contre elle, l’embaumant du subtil mélange de parfum bon marché et d’anti-moustique qui la caractérise en été. Moi, je suis resté sur ma chaise en plastique, appliqué à ne pas trop dévoiler mon intérêt pour lui tout en lui octroyant tout de même un clin d’œil.

« Cool que tu sois venu… », ai-je marmonné quand il s’est installé à côté de moi.

Dans le bas de mon ventre, l’excitation cognait. Elle cognait même si à ce moment-là, j’ignorais qu’il allait être mon premier. L’air était moite. L’air était lourd. La chaleur commençait à se dissiper. Les rires s’échappaient de tous les jardins du bloc. Tout le monde était dehors, tout le monde profitait. L’été battait son plein. Je ne pouvais m’empêcher de sourire. Je ne sais pourquoi mais, je ne pouvais m’empêcher de sourire. Peut-être qu’au fond de moi, je savais. Je savais que ça allait être lui. Ou peut-être que la bonne humeur collective envahissait chaque parcelle de mon être. Je souriais, excité, émoustillé, électrisé par la présence de Pierre lorsque tout à coup, il se mit à parler. Ce n’était pas la première fois que je l’entendais parler, cela faisait un mois que je passais mes journées à prétexter construire un meuble pour aller le voir à la quincaillerie à laquelle il venait d’être embauché. Mais, pour la première fois, il se mit à parler d’autres choses que de vis, de planches, d’équerres. L’ennui et l’agacement que faisaient naître ses propos me figèrent avant même que je ne réalise sa stupidité. Il était énervant. Très énervant. Trop énervant. Il n’y avait pas d’autres mots. Il râlait pour tout, il râlait tout le temps. Il râlait tellement que même ma belle-mère fut incapable de cacher son irritabilité, malgré qu’il était grand, beau et fort. Malgré ses yeux bleus, ses cheveux blonds. Mon père, lui, ne s’est pas gêné pour déverser sa mauvaise impression. Derrière le barbecue, occupé à tourner les saucisses, les hamburgers et les cuisses de poulets épicées qui jutaient et rougissaient à mesure de leurs cuissons, ses sourcils s’étaient froncés plusieurs fois, pile au moment où Pierre avait ouvert la bouche. Maintenant que j’y repense, je ne sais pas pourquoi il était énervant. Si énervant. Dans le jardin, la moiteur s’en allait, enfin. Les fumets des barbecues voisins se mélangeaient au nôtre avec délice. Les cliquetis des assiettes et des couverts que l’on dépose sur les tables s’élevaient à l’unisson comme si à cet instant précis tout le monde exécutait le même exercice. Dresser la table. Préparer le barbecue. Déballer la viande. Saliver sur les effluves des marinades qui chauffent et sur le moelleux des pommes de terre qui se marie parfaitement à la mayonnaise à l’ail maison. Des relents de chlore venaient nous piquer le nez, nous rappelant le privilège des Decaux, quatre maisons plus loin. Leurs enfants s’écriaient avant que ne suivent les fameux gros « splashs » disgracieux, nous laissant traîner en tête l’image de leurs corps roulés en boule pour parfaire l’exécution de sauts qui avaient tendance à vider l’eau de leur piscine géante. Chez les Janssens, le chien aboyait, sans doute devant la peau des saucisses qui rôtissaient sur le barbecue familial. L’odeur de l’herbe fraîchement coupée s’échappait de chez les Diallo, rappelant à mon père que chez eux, la tondeuse avait tourné l’après-midi même. Chez les Martin, des bruits secs de freinage nous laissaient deviner qu’une course de vélo s’organisait malgré la petitesse de la cour. Chez nous, tout le monde était à table, silencieux sauf Pierre. Dans nos assiettes, la salade, les crudités, la mayonnaise à l’ail maison ainsi que le bout de baguette attendaient impatiemment l’arrivée de la viande grillée, jalousés par les rares légumes restés intouchés. Une balle de foot en fin de vie traînait au milieu de l’herbe trop haute. J’aurais bien été taper dedans pour me débarrasser des remarques ennuyantes de mon ami et de l’absence de discussion qui animait nos hôtes. D’aller taper dedans ou dans le vide, à vrai dire, cela m’importait peu, du moment que j’échappais à la lourdeur de la table qui n’en finissait plus. C’est le chant des criquets qui laissait présager tout ce qui grouillait dans les herbes hautes qui ont retenu mes pieds nus malgré l’appel lancinant du hamac suspendu entre les deux bouleaux chétifs du fond du jardin. J’aurais pu me coucher là, à compter les premières étoiles resplendir dans la nuit tombante, scintillantes entre les vols des chauve-souris qui s’arquaient dans le ciel dans un ballet bien plus muet que celui des martinets qui avaient traversé le bleu de la fin de journée. J’aurais pu me coucher là, entre les murs à la peinture décrépite du fond de mon jardin, mais mon père s’est mis à distribuer la viande.

« Qui veut une cuisse ? Qui veut une mergez ? Pilon ? ».

Il s’est époumoné en faisant valser sa pince au bout de laquelle se dévoilait tel ou tel bout de viande presque carbonisé. Pendant qu’à côté les enfants Pereira installaient la tente qu’ils allaient faire semblant d’investir pour la nuit avant de retrouver le confort de leurs lit, nos huit mâchoires avaient déchiquetés sans pudeur les cuisses, les mergez et les pilons servis sans prétention. Au bout de cinq minutes à peine, les assiettes s’étaient vidées. Cinq minutes durant lesquelles seuls nos grognements pas du tout contenus avaient fait office de discussion. A cette heure-ci, à cette heure où l’orage tambourine à ma fenêtre, je me demande si quelqu’un a parlé à un moment, à part mon ami énervant, bien sûr. Pour le moins du monde, je ne me rappelle de la voix de Carole, Guillaume, Claude et Albert.

Les ai-je seulement entendues un jour ?

On était dans le jardin, on était à table. On avait fini de manger.

« Léo, bouge un peu, va chercher les glaces ! Y’a des cornettos et des rockets. Ah et des Magnums aussi ! ».

Sur ordre de ma belle-mère, j’ai quitté le plastique de ma chaise, secrètement soulagé de m’éloigner des râleries répétitives et monocordes de mon ami. C’est alors que je l’ai entendu. Ce froissement. Ce froissement contraignant. Contraignant et catégorique. Il venait de se lever, lui aussi, probablement aussi irrité que moi par le silence gênant de la tablée. Peut-être que c’est cela qui le faisait râler, au fond. Peut-être que si moi j’avais été invité à un dîner pareil, peut-être que j’aurais râler tout autant malgré la viande grillée, malgré la bonne humeur ambiante, malgré les éclats de rire des jardins voisins, malgré l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, des vols des chauves-souris, des cris des martinets, du bruissement des feuilles bien vertes dans les arbres, des bourrasques de vent chaud dans nos cheveux rasés et contre nos peaux nues et bronzées, du rafraîchissement de la nuit tombante et des sorbets, des premières étoiles qui se mettent à briller, du chant des criquets, du bercement du hamac, de l’appel du ballon de foot dans les hautes herbes, des glaçons qui s’entrechoquent dans les verres de rosé. Sans doute. A cette heure où les prémices de l’orage annoncé teinte le bitume de la rue, réveillant l’odeur du goudron chaud et humide, à cette heure où mes piqures de moustiques me grattent affreusement et où la crème solaire avec laquelle j’ai tartiné mon front hier midi balance encore ses effluves, je me dis que j’aurais sans doute également râler.
Mais, est-ce que mon ami m’aurait sauté dessus comme je n’ai pu m’empêcher de le faire ?
Sans doute que non. Mais moi, je ne suis pas parvenu à réfréner ce qui grouillait en moi depuis, avouons-le, notre rencontre un mois plus tôt. Je n’en suis pas parvenu et peut-être qu’au fond, tout au fond, je n’en avais pas envie. Peut-être que tout cela, le dîner, la grossièreté de ses paroles, la bonne humeur partagée de l’été, le soleil déclinant, le meuble à construire et les glaces avaient été un prétexte. Un foutu bon prétexte. Il s’est levé après moi, encouragé par ma belle-mère qui voulait probablement que je lui dise de partir. Il s’est engouffré dans la maison et c’est à ce moment-là que c’est arrivé. Il était énervant, comme toujours, et là, dans la noirceur du couloir, il m’a encore plus énervé, à oppresser sa carrure derrière la mienne. Déjà agacé par l’odeur repoussante de ma transpiration que la moiteur d’une journée d’été avait engendré, je n’ai pas réussi à me contenir. Je me suis retourné. Mon bas-ventre a piqué. J’ai plaqué mes mains contre son torse dont le dessin trop parfait se laissait deviner sous son T-shirt impeccablement repassé. Mes paumes moites ont fusionné avec la chaleur brûlante de ses pectoraux. J’ai salivé. Je n’ai pas pu m’empêcher de saliver.

L’avait-il remarqué ?

J’ai plaqué mes mains, j’ai salivé et j’ai poussé. Je pense que mes yeux ont dû jaillir de leurs orbites. Et quand j’y repense, je me dis que c’est ça la dernière chose qu’il a vu, Pierre. Mes yeux jaillir de leurs orbites.

S’était-il attendu à ce que la dernière chose qu’il allait voir sur terre était ça ?

Probablement que non, mais c’est ce qui est arrivé. C’est arrivé comme ça, sans vraiment que je ne m’en rende compte. C’est arrivé si vite que c’est comme si mon corps avait agi seul, devenu maître de mes décisions. Là, dans ce couloir, je n’ai rien trouvé de mieux que de pousser mon ami, certes énervant, en arrière et puis de lui griffer le visage jusqu’au sang. Là, dans le couloir de ma maison momentanément abandonnée pour le jardin, sa tête a violemment cogné le mur, sa nuque s’est grotesquement tordue sur le sol. Ça a duré un moment avant qu’il ne se taise. Avant qu’il ne bouge plus. Plus du tout. Il a étouffé une plainte, énervante comme le reste. Il a réprimé quelques convulsions, elles aussi franchement énervantes. Et puis, ça s’est terminé. Pierre s’est tu. Il n’a plus jamais parlé. A son avantage, il n’a plus jamais rien dit d’énervant. Et à présent que la pluie décolore totalement le bitume de la route, à présent que je me souviens de cet été passé, rassuré par le vrombissement du ventilateur, je me dis que je suis content que mon premier ait été Pierre.

 

MERE NATURE

Sylvie et André était un couple tout ce qu’il y avait de plus ordinaire. André était ingénieur et travaillait pour une grande firme dont il s’assurait de taire le nom en toute circonstance. Sylvie était graphiste à son compte. Elle travaillait exclusivement dans des cafés qui servaient des Pumpkin Chaï Latte, boisson qu’elle chérissait depuis qu’elle avait vécu à Montréal durant ses études, ainsi que des Keto Pie qu’elle consommait en abondance. Cela faisait trois ans qu’ils habitaient dans un cent-dix mètres carré en plein coeur de Saint-Gilles, la commune la plus branchée de Bruxelles. Cet appartement, ils l’avaient payé un peu trop cher, mais ils ne le regrettaient pas, se réjouissant de la gentrification qui arrivait à leur grand soulagement. Ils n’étaient enfin plus obligés de préciser qu’ils n’habitaient pas dans le haut de la commune, considérée comme trop « riche », mais pas non plus dans le bas, « là où ça craignait ». Le nightshop du coin s’était transformé en épicerie achalandée de produits bio, locaux et de saison tandis que la friterie d’à côté avait laissé place à un restaurant « zéro déchet ». Le couple qu’il formait était solide. Si solide qu’ils se savaient enviés par nombreuses de leurs connaissances et ils aimaient cela. Ils vagabondaient en virées solitaires, en amoureux ou avec leurs amis, si nombreux. Chaque soir était une sortie, une aventure, une rencontre. Ils organisaient des repas où le vin naturel coulait à flot, participaient à des cinés-débats féministes, inauguraient le dernier bar à jeux de société où tout le monde finissait par passer son temps à fumer dehors, tout ça en snobant fièrement les vernissages de la galerie d’art du coin. Alors, en ce matin d’automne, quand André, perché sur son tabouret haut, pivota vers Sylvie qui préparait son muesli en rêvant déjà de son Pumpkin Chaï Latte et de Montréal, la jeune femme ne s’attendait pour le rien du monde à ce que son train-train magnifiquement ficelé soit bringuebalé. La bouche d’André s’arrondit quand sa main tourna le bouton du volume de la radio.

« …nouveau rapport alarmant du Giec qui…. »

- On f’rait pas un gosse ?

Les mots avaient fusé. Sylvie lâcha sa casserole, abandonnant son lait d’amande bouillonnant, empruntant un effarement sans mesure.

- Hein ?, étouffa-t-elle.

« …plus de plastique que de poissons dans les océans d’ici trente ans… ».

- Ben ouais… On a trente piges, on a un appart, nos boulots roulent… J’sais pas, on f’rait pas un gosse ?

« …les plus grands feux de forêts jamais enregistrés en Australie. Un impact considérable sur la biodiversité, des milliards d’animaux… ».

En face d’elle, « André tout sourire » la regardait. Ses yeux, pétillants, n’attendaient qu’un acquiescement. Elle en était sûre, un minuscule hochement de tête aurait suffit. Avoir un enfant, elle y avait pensé plusieurs fois, mais à présent qu’il le lui proposait, une tornade d’émotions piquait son bas-ventre.  

« …l’augmentation de 1,5°C prévue en 2030 entraînerait des catastrophes mondiales et des souffrances sans nom pour l’humanité, assurent une centaine de scientifiques dans… ».

Sylvie éteignit la radio. Ses lèvres se tordirent en un sourire. André éclata de joie. Un an plus tard, Atlas, 49 centimètres, 3 kilos 100, naquit. Les premiers mois concoctèrent un étrange mélange de béatitude viscérale et inégalée ainsi que de souffrance sans nom. Le corps démis, le corps souffrant, mais exaltant, Sylvie jonglait entre sa maternité, son statut d’indépendante et les tâches ménagères du cent-dix mètres carrés en plein coeur de Saint-Gilles. André regrettait les nuits d’avants, celles avec les grasses matinées dont il n’avait jamais bizarrement associé la disparition avec l’arrivée d’un enfant avant la naissance du sien. Naïfs, André et Sylvie étaient devenus des parents. « Fatigués, mais heureux », comme disait le faire-part. Un matin d’été, alors qu’Atlas faisait ses premiers pas entre les canapés « art-déco » du salon et qu’André s’apprêtait, les pieds traînants, à rejoindre la firme dont il s’assurait de taire le nom en toute circonstance, Sylvie souffla bruyamment, couvrant le brouhaha de l’émission de France-Inter qui s’échappait de son Fairphone.

« …20 % des terres immergées en 2050. Des conséquences épouvantables sur les écosystèmes et d’importants mouvements migratoires sont attendus… ».

André interrompit sa sortie, laissant son bras pendre lâchement dans le vide, tiré par sa malette en cuir végétal.

- Qu’est-ce qu’il se passe, encore ?, siffla-t-il entre ses dents.

- Rien. J’aimerais juste aller boire un verre ce soir, si ça te va. Ça fait si longtemps.

- Si longtemps ? T’as été boire une bière avec Clem il y a une semaine ! Ce soir, c’est mon tour !

- Tu déconnes là ?

« …cent-trente-deux personnes personnes décédées dans un typhon au Japon… ».

Soudain, Atlas trébucha. Sylvie sauta du canapé et l’attrapa dans ses bras.

- Ça va, mère poule, elle a rien !

- M’enfin, André, je peux quand même l’aider quand elle trébuche, non ?

- Allez Sylvie, on l’a lu dans le bouquin Montessori-là, il faut pas dramatiser ses chutes ! Tant qu’elle se fait pas mal. C’est comme ça qu’elle apprendra l’autonomie.

« …hausse des émanations de CO2 toujours plus significatives. La vente au plus offrant de millions d’hectares de forêt amazonienne par le président brésili… ».

Contre elle, Sylvie sentit le coeur battant de sa fille. Elle enfuit sa tête dans sa nuque, renifla l’odeur de sa peau, se délecta de la chaleur de celle-ci avant d’y poser un baiser si aimant qu’elle eut l’impression que tout l’amour du monde s’y trouvait. Là, dans le baiser qu’elle donna à sa fille, dans le creux de son cou.

- C’est fou, j’aurais jamais cru aimer à ce point, soupira la jeune femme.

Sur le pas de la porte, André sourit. La frustration qu’il ressentait jusque-là s’évapora tandis que sa fille se blottit dans les bras de sa compagne qu’il trouva incroyablement belle.

- Je sais. Moi, non plus.

- Parfois, je me dis que je serai incapable de survivre s’il lui arrive quelque chose, murmura la jeune femme.

- Mais enfin, Sylvie ! Parle pas comme ça ! Qu’est-ce que tu veux qu’il lui arrive ? Je déteste quand tu fais ça !

« …Catastrophes naturelles, extinctions massives, pénuries d’eau, famines, épidémies, guerres, températures extrêmes, montées de eaux, déplacements massifs de population. Tout cela se passe déjà aujourd’hui et ne fera que s’accentuer. Ces états-la deviennent permanents. Le monde de demain est un monde de chaos si les politiques ne changent pas. Mais, tant qu’il aura du profit, tant que la marche du monde s’inscrira dans une volonté capitaliste, les politiques ne changeront pas. Le monde d’aujourd’hui, c’est un monde à bout de souffle. Le monde de demain, c’est un monde mort. Quoique l’on fasse, nous allons vivre l’effondrement de notre civilisation. »

Atlas lâcha un rire strident. Sylvie l’emballa de ses bras.

- Je t’aime si fort, Atlas, susurra-t-elle au creux de l’oreille de sa fille. Je serai toujours là pour toi. Tu vas vivre une belle et longue vie, ma chérie. Une belle et longue vie.











 

 

LE QUIPROQUO DU LOTTTO

« 5-18-13-21-37, étoiles complémentaires: 2-12. ».

Je n’y crois pas. Je relis.

« 5-18-13-21-37, étoiles complémentaires: 2-12. ».

La lumière de mon ordinateur fait scintiller la courbe de mes orbites trop ouvertes. Dans le reste de mon appartement, il n’y a pas un bruit. La nuit amortit le moindre souffle. Parfois, un craquement s’élève ça ou là. Un craquement un peu brouillon, un peu hésitant. Un bout de bois qui s’essouffle dans mon salon, un pas volé chez le voisin du dessous ou un effleurement discret sur le palier, devant ma porte d’entrée. Je me redresse dans le noirceur nocturne et pas très complice, décollant mes yeux exhorbités et desséchés de l’écran de mon ordinateur. Mes jambes vacillent. C’est la joie immense que je ressens à ce moment précis qui empêche la chute. Entre mes doigts que j’ai toujours trouvé trop osseux, mon ticket de lottto prolonge les tremblements qui animent ma main. Je n’y crois pas. Je n’arrive pas à y croire. Je songe à me rasseoir sagement derrière mon ordinateur pour vérifier, encore. Mais, ça craque au-dessus. Mes orbites dénudées et complètement desséchées embrayent un mouvement vers le plafond. J’ai envie d’aller toquer chez ma voisine du dessus. J’ai envie d’aller toquer chez ma voisine du dessus et de lui dire.

« Madame Mertens ? Vous allez pas le croire, j’ai gagné le jackpot ! Le jackpot Madame Mertens ! ».

Ficelée dans son pegnoir en éponge rose, elle me regarderait d’un air ahuri. Sous la myriade de bigoudis qui coifferait sa tête pas très ronde, elle envisagerait de me traiter de folle. Et puis, elle me jalouserait. Oh oui, elle me jalouserait, c’est sûr. Je me ravise en serrant le ticket gagnant contre ma poitrine. Alors, le poids de ce bout de papier me rattrape. Il ne pèse plus un gramme. Il pèse tout à coup une tonne. Une bonne grosse tonne. Et si les numéros gagnants s’effaçaient d’ici demain ? A force de le serrer contre moi à tout-va, dans le creux de mes paumes moites. Je déplie mon Graal et le pose délicatement sur le bureau, à côté de la souris de mon ordinateur. La tonne s’évanouit. Toutefois, le soulagement est de courte durée. Très vite, une nouvelle pensée fuse dans mon esprit. Elle fuse et ricane. Et si je le perdais ? Paniquée, je m’empresse de trouver une solution.

« Une boîte. Mets-le dans une boîte et mets-la boîte dans la poche de ton pyjama. ».

Je fouille les tiroirs de ma commode et finit par tomber sur une boîte à cigares de mon grand-père. Dans le noir de la nuit, seulement éclairée par le bleu grésillant de l’écran de mon ordinateur, je dépose mon trésor au fond de la boîte de mon défunt aïeul. Rassurée, je me couche dans mon lit, la boîte serrée contre mon coeur. Nouvelle pensée qui fuse. Et si on me la volait d’ici à ce que je l’encaisse ? Terrifiée, je me jette sur mon ordinateur et vérifie à quelle heure ouvre le bureau de tabac en bas de chez moi.

« 7h00. Plus que cinq heures à attendre. ».


J’essaye de respirer. J’inspire, longuement. J’expire, longuement. Couchée sur mon lit, blottie contre la boîte qui renferme mon trésor, mon esprit dérive. Qu’est-ce que je vais faire de 51 millions d’euros ? Je n’y crois pas. Je n’arrive pas à y croire. Je viens de gagner 51 putains de millions d’euros. Dans le silence nocturne, dans la noirceur devenue complice, j’éclate de rire. Je viens de gagner 51 putains de millions d’euros. J’ai brusquement peur que mon rire ne réveille Madame Mertens. Madame Mertens ou quelqu’un d’autre. J’ai brusquement peur que mon rire n’attise la curiosité. Je me tais. Je me blottie. Je dérive. Je vogue. Je n’y crois pas. Je n’arrive pas à y croire. Qu’est-ce que je vais faire de 51 millions d’euros ?

« Partager tes gains, évidemment ! », soupire la voix dans ma tête.

Une part à mes parents, une part à mon frère. Puis, à mes amis.

« S’ils sont sympas… Et juste les vrais de vrai. ».

Et pour le reste ? Le champs des possibles est si large que ça fuse dans tous les sens dans ma tête. Une énorme maison. Plusieurs énormes maisons. Une île avec plein d’énormes maisons. Des hectares de forêt. Un jet. Des bijoux. Des voitures. Des voyages. Des piscines. Des piscines dans des piscines. Des couchés de soleil sur des plages paradisiaques. Des soirées de galas. Des tenues de prestige. Des traversées en voilier. Du luxe. Du luxe, du luxe et encore du luxe.

« Et des associations caritatives, bien sûr ! », rappelle la voix dans ma tête.

Oui, oui, des associations caritatives, bien sûr. Perdue dans mes pensées, le temps a filé. Il est 06h37. Le soleil a commencé à étirer ses premiers rayons, au loin, là-bas, du côté de Seraing. Nerveuse, j’enfile ma veste. Et même pour l’enfiler cette veste, je ne quitte pas mon trésor. Je confine la boîte contre mon thorax, contre mon coeur. J’ai gagné 51 putains de millions d’euros. Tremblants et humides, mes pieds abandonnent mes pantoufles à pompons pour se réfugier dans mes baskets. Sous ma veste, je suis encore en pyjama. Et si je croisais quelqu’un ? Et le libraire, il va penser quoi de mon pyjama licorne ? Alors, soudain, je me rends compte. Je me rends compte que je m’en fous. J’ai gagné 51 putains de millions d’euros. En descendant l’escalier branlant de mon immeuble de Flémalle, je trébuche. Je trébuche, mais je souris. Alors que je m’apprête à sortir, je croise André, le concierge qui ne dort jamais, qui ne sourit jamais. Il me regarde d’un air suspect, du même air suspect avec lequel il me regarde tout le temps. Même si je ne l’apprécie guère, même pas du tout en fait, j’envisage de lui dire que j’ai gagné, poussée par le besoin de partager mon triomphe. Mais, face à son soupir dédaigneux, je me ravise.

« Va te faire fourtre, André le merdeux, j’ai gagné 51 millions d’euros, moi ! Plus besoin de t’appeler à la moindre fuite, plus besoin de devoir encaisser tes pets silencieux quand on se croise dans le couloir, plus besoin de devoir sourire poliment à tes blagues sexistes, plus besoin de vivre dans ton immeuble de merde ! », ai-je alors envie de crier.

Mais ça, je le réfrène aussi. Je passe mon chemin. Ma sortie s’accompagne du claquement brutal de la porte d’entrée. Sur le trottoir, il n’y a personne. La fin de nuit engourdit les environs. Elle a recouvert les pavés de la route d’une fine couche de givre. Pas un piéton. Pas une voiture. Pas d’âme qui vive. Juste un merle qui chante à tue-tête. En pyjama, j’ai froid. Malgré ma veste, je caille. Evidemment, le bureau de tabac est encore fermé. J’attends à côté de sa vitrine, juste sous l’enseigne « Lottto ». Devenue privilégiée, je lui fais un clin d’oeil, comme si on partageait un secret que personne ne pouvait comprendre. Du luxe, du luxe, et encore du luxe. Et surtout, la liberté. En fait, la liberté. La liberté de faire ce que je veux, quand je veux, comme je veux, où je veux, avec qui je veux. La liberté de dire merde à André. Il est 06H51. Dans mon oreille, ça sonne.

- Allô ?, grommele une voix caverneuse.
- Devine quoi, Alex…
- Putain, Estelle ! Tu m’appelles vraiment à six heures du mat’ ? Tu déconnes là, j’espère ?
- Alex, j’ai gagné.
- Tu fais chier ! Je bosse à 13h00 moi !
- Alex, j’ai gagné.
- Hein ?
- J’ai gagné.
- De quoi tu parles ?
- J’ai gagné au lottto !

En disant ces mots à haute voix, je réalise. Je réalise et j’ai subitement peur que quelqu’un m’ait entendu. Je regarde autour de moi. Il n’y a personne, juste le merle qui chante.

- QUOI ?
- Ouais, j’ai gagné le jackpot.

Dans le téléphone, mon frère hurle de joie. Il hurle si fort que si c’était pas mon frère, je jurerais qu’il se fout de moi. On rit, on chante, on crie. On se met à rêver. Le « et toi, tu ferais quoi ? »  est remplacé par « et toi, tu vas faire quoi ? ».

« On va donner à des associations caritatives, bien sûr, bien sûr. », on bredouille.

On rit, on chante, on y croit pas. La bureau de tabac s’allume. Je raccroche en promettant un don d’au moins 10 millions à mon frangin. En me voyant, le libraire n’affiche pas sa surprise.

« Vous, à cette heure-ci ? », semble-t-il tout de même penser.

Oui, moi, à cette heure-là. Je lui explique tout. Je virevolte, je chantonne, je danse même entre les innombrables paquets de tabac, jeux à gratter, gazettes à faits-divers et les quelques livres mis là pour faire « comme si ». La grosse moustache du libraire, elle, examine l’intérieur de mon coffret improvisé.

- Tout d’abord, si vous avez gagné le gros lot, c’est au bureau de la lotterie nationale à Bruxelles qu’il faut vous rendre, pas chez moi. Secondo, Mademoiselle, je vais encore une fois…

- Quoi ? A Bruxelles ?, crie-je.

Je suffoque. J’attrape mon précieux et fonce. A coups de créneaux mal exécutés et de coups d’accelérateurs trop audacieux, ma voiture donne son dernier souffle sur la voie rapide. Bruxelles, c’est à une heure. Je fonce et tout à coup, j’angoisse. Et si je mourrais là, bêtement, sur l’autoroute, le ticket gagnant du lottto sur le siège passager ? J’imagine déjà les titres qu’exhiberaient fièrement mon libraire: « Une jeune fille meurt en allant chercher le gros lots. ». La poisse. Mon pied se suspend au-dessus de l’accélérateur. L’embrayage grogne. J’inspire, j’expire. Je ralentis. Je vogue ailleurs, aussi.

« Du luxe, du luxe, et encore du luxe. Et des associations caritatives aussi, bien sûr, bien sûr. ».

Je souris, anesthésiée de liberté. Je peux enfin vivre. Vivre sans me casser la tête dans un boulot que je n’aime pas. Vivre sans me casser le corps dans un appartement sans lumière et sans charme. Vivre, point.

« Aaaaah… », me satisfais-je.

C’est alors que je réalise. Et si le libraire me suivait à cet instant précis ? Et s’il était là, avide de mon gain, prêt à tout pour voler mon ticket ? Ma gorge se serre. Après tout, ils seraient nombreux à être prêt à tout pour 51 putains de millions d’euros. Est-ce que moi je serais prête à tout pour 51 putains de millions d’euros ? Mes mains serrent le cuir de mon volant tandis que je jette des coups d’oeil suspicieux par-dessus mon épaule. Je trie et classe les voitures. Elle, déjà vue. Elle, elle dépasse, ça va. Elle, très suspecte. Je plisse le regard à chaque croisement, cherchant la grosse moustache du libraire. Finalement, j’arrive à Bruxelles sans le voir. M’attend-il devant les bureaux de la lotterie nationale ? Mon coeur tambourine. Le moteur se coupe. Ça y est, c’est le grand moment. Pendant que j’arpente les derniers mètres qui me séparent de l’annonce officielle du changement ultime de ma vie, je refais la liste dans ma tête. Je donnerai des sous à Maman, Papa, Axel, Bibi, Dada, Doudou, Anto, Cricri, Lulu. C’est tout.

« Ah oui, et à des associations caritatives, bien sûr. ».

Décidée, j’entre dans le bâtiment. Je me serais attendue à y voir un réceptionniste, mais il n’y a personne. Juste, une sonnette. Une bête sonnette. Dans ma cage thoracique, mon coeur bondit. Je sonne. Je suis libre, enfin. Une voix surprise et grésillante me fait monter. Dans l’ascenceur étonnement vétuste, je n’arrive pas à croire que je m’apprête à entrer dans le cercle fermé des méga-riches. Pas des ultra-riches, mais des méga-riches quand même. Une jeune femme m’accueille. Je reconnais sa voix surprise plus du tout grésillante. Surexcitée, je lui demande si un psychologue est vraiment là, si je vais recevoir un chèque géant pour une photo, si je pourrai garder le chèque géant après la photo, s’il arrive vraiment que des gagnants deviennent fous. Avant même qu’elle ne puisse me répondre, elle me fait entrer dans un bureau et disparaît. Pas de foule. Pas de champagne. Pas de félicitations. Ma respiration se coupe. Le libraire m’a-t-il rendu une boîte vide et m’a-t-il doublé pour encaisser le billet avant moi ? Je n’arrive plus à respirer. Je fouille la poche de mon pyjama licorne. L’homme en face de moi tapote nerveusement son bic contre l’accoudoir de sa chaise.

« Mademoiselle ? Je… ».

Je lui fais signe d’attendre, prête à lui expliquer le vol qui vient d’être commis, mais avant même que je n’ai à le faire, je découvre mon trésor, à peine assoupi, dans le creux de la boîte. Soulagée, je fais signe à mon interlocuteur pour lui signifier qu’il peut reprendre.

« Comme une vraie millionnaire… », rigole la voix dans ma tête.

Je souris.

- Pour la millième fois, je vais vous demander d’arrêter de venir dans nos bureaux. J’ai parlé à votre médecin et je suis bien conscient de votre problème, mais vous n’avez pas gagné, arrêtez de venir toutes les semaines chez nous, reprend-il.
- Merci Monsieur. Merci pour tout. Mon dieu, je n’y crois pas moi-même. 51 putains de millions d’euros.
- Mais, vous êtes en plein délire là, il faut arrêter mademoiselle ! Je le répète, vous n’avez pas gagné ! Il n’y a même pas eu de tirage hier !

J’éclate de rire en pensant au luxe, aux associations caritatives et à la liberté. A cette belle et douce liberté.

 
 

ALL I WANT FOR CHRISTMAS IS YOU

 

                    « I don't want a lot for Christmas
                       There is just one thing I need »

- CHUT, taisez-vous, ça va commencer !
- Ça va Annette, ils s’en foutent…
- Ils s’en foutent ? Ça se voit que c’est pas tes gosses ! Ça fait deux mois qu’ils préparent ce spectacle !
- Laisse Annette, tu sais très bien que notre cher frère est incapable de comprendre.
- Comprendre ? Comprendre quoi, Martine ? Z’aviez qu’à pas faire des gosses hein les mégères. J’suis d’jà sympa de m’taper leur spectacle…

                      « I don't care about the presents
                        Underneath the Christmas tree »

Coincé de l’autre côté du rideau, j’imagine la tête de ma mère. Ses narines dilatées. Ses orbites bien trop dessinées. Ses lèvres grossièrement pincées. La grosse veine de son front toute gonflée. Ma mère, c’est une « Mama Bear », une vraie. Impossible de manquer de respect envers ses enfants, impossible de ne pas remonter la tirette de nos manteaux quand on s’apprête à sortir (même en été), impossible de ne pas terminer nos assiettes. Moi, je m’en accomode encore. C’est pas à douze ans qu’on chicane là-dessus. Par contre, mon grand frère et ses seize ans l’enverraient bien bouler. Enfin, c’est comme cela qu’il dit. D’ailleurs, il n’arrête pas de le répétér tandis qu’on est tous en train d’attendre derrière le rideau de l’angoisse. Je l’appelle comme cela car chaque année, ma cousine force les cinq enfants de la famille à effectuer un spectacle lors du traditionnel réveillon de Noël. Et moi, exécuter une chorégraphie sur une scène bricolée devant un public d’aînés, ça m’angoisse. D’un côté du rideau de l’angoisse, il y a mon frère, ma cousine, mon cousin, mon autre cousin, et moi. De l’autre côté du rideau de l’angoisse, il y a ma mère, mon oncle, ma tante, son mari, mon grand-père, ma grand-mère et l’ « ami » de ma grand-mère. Chaque année, c’est la même rengaine. Les adultes profitent de notre disparition derrière le bout de tissu moche et sans tenue (qui pourtant s’apprête à se relever) pour déverser toute leur aversion (partagée ou non) comme s’ils pensaient que ce bout de tissu moche et sans tenue retenait le son de leurs voix, le son de leur rancoeur. A peine le rideau est-il tombé, à peine la musique a-t-elle démarrée que leur chachut commence.

- Mais va-t-en alors si t’en as rien à foutre de leur danse !
- C’est pas qu’une danse, hein, Annette.
- Toi papa, t’en mêles pas !
- Non, mais c’est vrai, je dis pas que Paul a raison, m’enfin, si c’était qu’une danse, on pourrait passer au repas plus rapidement.
- Attends Papa, t’es en train de nous dire que tu préfèrerais aller bouffer ton foutu foie gras plutôt que de regarder le spectacle que tes petits-enfants ont préparé expréssement pour toi ?
- Ecoute, Martine, j’ai pas à me justifier…
- Aha, même notre père est d’accord avec moi ! Dis-le Martine, dis-le que j’ai raison !

Derrière le rideau, ça se lève. Ça se toise. Les narines sont ultra dilatées. La veine est proche de l’éclatement. Les dents poreuses grincent.

- Voyons, Martine, calme-toi…
- Oh toi, Roger, tais-toi ! Je me demande ce que tu fais là ! Tu défends même pas nos enfants ! Tu sais à quel point ça compte pour eux. Ils se sont entraînés tout le mois de décembre.
- Ça va, je…
- Qu’est-ce tu veux qu’il dise ton pov’ mari ? Bridé comme il est…
- Ta gueule, Paul !

La veine de ma tante palpite à son tour.

BAM.BAM.BAM.

Ses narines se dilatent, côte-à-côté avec celles de ma mère. De notre côté du rideau, mon frère râle. Sous ses paupières blasées, ses yeux roulent. Une fois. Deux fois. Trois fois. Il s’en va.

                       « I won't ask for much this Christmas
                              I won't even wish for snow »

Ma cousine n’essaye pas de le rattraper. Elle se dandine avec mon autre cousin, telle une sportive qui s’échauffe et fait frémir le rideau comme si elle était convaincue que la chair de notre chair s’impatientait que le spectacle ne commence. N’entends-elle pas ce qui se trame ? Ou fait-elle justement comme si de rien n’était ? Son air de miss parfaite, ses cheveux soigneusement tressés, sa gueule de première de classe n’en démord pas. Elle tape le rideau tout en dansant avec l’autre cousin. De l’autre côté du tissu moche et sans tenue, ça n’en démord pas non plus. Pourtant, on est déjà à la moitié du morceau. On est déjà à la moitié du morceau et personne ne s’étonne que le rideau ne soit pas encore tomber, même pas grand-mère, elle qui n’a encore rien dit, elle qui ne dit jamais rien. Ma grand-mère, ce n’est pas une femme qui dit grand-chose. Ce n’est pas une femme qui dit quoique ce soit. Elle racle simplement sa gorge, lassée des châmailleries qu’elle a subi toute sa vie.

                         « I won't even stay awake
                    To hear those magic reindeer click »

Mon frère est revenu. Mon cousin grogne. Il dit qu’il pue la cigarette. Je ne le comprends pas. Pourquoi fumerait-il ? Mon frère, lui, il sourit, amusé. Il tire le rideau de l’angoisse, d’un coup, d’un seul. Dans ma cage thoracique, mon coeur se fige, bondit, s’arrête. Le bout de tissu moche et sans tenue s’écroule, dévoilant l’embarras qui se tramait de l’autre côté. Surprises dans leurs colères, ma mère et ma tante s’assoient si vite que je vais oublier dans exactement onze secondes qu’elles étaient debout. Mon oncle roule ses yeux sous ses paupières, un peu comme mon frère l’avait fait quelques secondes auparavant. Ses doigts osseux aux bouts jaunis se crispent autour d’un verre au contenu si odorant que son fumet nous embaume, même sur notre fausse scène. Ses longs ongles grattent la surface du contenant.

Crrr. Crrr. Crrr.

A côté de lui, le mari de ma tante, tout bien habillé qu’il est, sourit nerveusement. Il se tient bien droit, il se tient trop droit. Il nous fait « coucou » de la main et ça semble énerver mon grand-père qui n’arrête pas de jeter des coups d’oeil nerveux à la table parée de mets tous plus classiques les uns que les autres. Ça fait balancer le sofa moche et sans tenue sur lequel il est assis avec ma grand-mère et son « ami ». Je jurerais que ces deux-là se tiennent la main, mais ça doit sans doute être le spot à deux sous qui illumine la scène qui me joue des tours. Soudain, mon frère m’envoie un coup de coude dans les côtes. J’ai mal. Mais au moins, mon coeur redémarre son tintamarre. Je remarque avec horreur que tout le monde est en train d’exécuter la chorégraphie qu’on répète depuis un mois. Tout le monde, sauf moi. Ma cousine s’est mise tout devant. Elle sourit fièrement. Elle ne se trompe dans aucun des mouvements, les maîtrisant parfaitement. Ridiculement immobile, je quitte mon statisme et essaye d’apprivoiser la cadence.

                         « All the lights are shining
                            So brightly everywhere »

Je n’y arrive pas. Mon frère ricane derrière moi. Il invente sa propre chorégraphie, le visage enfoui dans l’énorme capuchon de son pull. Lui, il s’en fiche d’être ridicule.

- Julien ! Arrête !, crie ma mère.
- Tais-toi, Annette, laisse-le, soupire mon oncle en vidant le contenu de son verre dans sa gueule béante.
- Paul, ferme ton clapet. Laisse ta soeur gérer son gosse, maugrée mon grand-père.
- Gérer ?, s’étonne ma mère, réveillant la veine de son front.
- Ben oui, c’est quoi cette tenue ? Pourquoi il se cache sous cet énorme pull ? C’est depuis qu’il est en classe avec des étrangers ?
- Ah non Papa, tu vas pas commencer avec tes remarques !
- Il a pas tort, c’est bizarre ce pull… Il se droguerait pas ?, murmure ma tante.
- Tu rigoles Martine ? Tu prends vraiment le parti de papa ?
- C’est juste que si il fume, j’ai pas envie qu’il influence Annabelle et Victor !

Annabelle danse, danse, danse. Il n’y a bientôt plus qu’elle qui se balance au rythme de la musique.

                         « And the sound of children's
                                Laughter fills the air »

Moi, je la regarde, un peu impressionnée, assez ennuyé. Mon frère est reparti dehors, avec mon autre cousin. Victor lui, s’est assis sur une chaise et balance pathétiquement ses pieds dans le vide. Derrière lui, l’ami de ma grand-mère s’est mis à toaster des tranches de pain de mie, pour le foie gras. Il enchaîne les tours de passe, emballant chaque tranche simplement grillée ou carrément brûlée dans une serviette en tissu qui se veut élégante.

- N’importe quoi !, mugit ma mère, les narines plus que dilatées.
- Bon. On va pas s’éterniser là-dessus. On va manger, rouspète mon grand-père en se levant.

Son départ du canapé fait rebondir ma grand-mère restée impassible jusque-là. Le vieil homme va s’asseoir à la table couverte de quincaillerie bien trop scintillante à mon goût.

- M’enfin Papa, Annabelle a même pas fini !
- Oui, ben elle excusera son grand-père qui crève la dalle. Moi, à mon époque, à Noël, j’avais qu’un pain sec et un verre d’eau. Basta. Je chicanais pas et imposais encore moins une danse à mes parents. Là, j’ai faim, alors je bouffe.

Ma cousine s’est arrêtée de danser. On dirait qu’elle va se mettre à pleurer. Ses lèvres se sont tordues en une grimace très laide. C’est à ce moment, à ce moment précis où j’observe ma cousine-miss-parfaite commencer à chialer que mon frère bondit sur moi en rigolant de sa voix tout juste sortie de la pré-adolescence. Ce que mon cousin appelle l’odeur de cigarette m’enrobe. J’ai à peine le temps de voir mon oncle tituber en imitant grotesquement ma cousine que je bascule. Je tombe à la renverse. Je me suis effondré.

Quand je me réveille, je suis dans ma chambre. Elle n’a pas changée. Le blanc est toujours aussi blanc. Le vide est toujours aussi vide. Il n’y a que mon lit, ma table de chevet en pin, une penderie assortie et un fauteuil vert. Ça me rappelle que c’est ce vert banal, ce vert qui ressemble comme deux gouttes d’eau au vert du canapé qu’occupaient mon grand-père, ma grand-mère et son « ami », quand ils étaient tous les trois encore là qui m’a fait penser aux spectacles de Noël que je faisais avec mon frère et mes cousins. La voix pressante de mon affamé de grand-père résonne entre les os de mon crâne. Je me dis que moi, j’aimerais bien m’asseoir dans un canapé au vert banal, même si ma femme s’y presse contre un « ami ». Je préfèrerais avoir une femme avec un « ami » que pas de femme du tout. Nos enfants s’assoiraient près de nous, impatients de voir leurs propres bambins jouer le spectacle qu’ils auraient préparer pendant un mois pour nous. Je regarderais toutes ces générations confondues avec tendresse, m’épatant de voir la vie que j’ai vécu, la vie que j’ai donnée. Mais, aujourd’hui, il n’y a que le blanc trop blanc, le vide trop vide. Il n’y a que mon lit, ma table de chevet en pin, la penderie assortie et le fauteuil au même vert banal que celui qui encombrait le salon de mes grands-parents.

« Monsieur Mouchard ! Comment vous allez aujourd’hui ? ».

L’infirmière m’a surprise en pleine nostalgie. Je me m’attendais pas à sa visite. Je n’ai pas envie de parler. Je marmonne quelque chose. Ça fait un espèce de bruit.

« De la visite de prévue pour les fêtes ? ».

Elle insiste. Je détourne le regard. Je me demande combien d’autres ont succombé au temps dans ce même lit, dans ce même fauteuil. Je lui dirais bien ça, à elle, à elle qui est toute jeune, toute joyeuse. A elle qui va retrouver les siens ce soir. Je lui dirais bien ça, et puis qu’un jour, ce sera elle qui sera à ma place, seule un soir de Noël, seule avec le vide, avec le temps trop long, le temps qui s’étire.

« Je vous remets Mariah Carey ? ».

La musique redémarre. Je souris. Malgré moi, je souris. Dans le bleu de mes yeux devenu fade, Annabelle se dandine fièrement. L’odeur des cigarettes de mon grand frère me bouscule. La veine palpitante du front de ma mère me réchauffe le coeur. Le silence de l’ami de ma grand-mère qui toaste le pain de mie pour le foie gras me rassure.

                        « Make my wish come true
                     All I want for Christmas is you »

 

 

 

POINT DE VUE D'UNE LAMPE

C’était une belle lampe. C’était une belle et grande lampe. Elle mesurait 84 centimètres et le diamètre de son abat-jour au point le plus large frôlait les 53 centimètres. Son pied avait été la 112ème création d’un artisan vénitien. Il avait été paré d’un abat-jour beige qui s’accordait à merveille avec son vert forêt. Cette lampe, Anna l’avait trouvée un jour de pluie, un jour où elle visitait Venise. Les gouttes drues l’avaient poussée à se réfugier dans un magasin. En attendant que passe la pluie, saisie par l’ennui, la jeune femme avait zieuté les objets qui encombraient les deux uniques étagères pour occuper son temps. A mesure que l’averse s’était intensifiée, d’autres touristes l’avaient rejointe. Ils devaient être cinq ou six tout au plus. Comme elle, ils s’étaient mis à ausculter négligemment les quelques bricoles qui se trouvaient là. Très vite, l’ennui avait laissé sa place à la fièvre acheteuse au point que les touristes ne purent s’empêcher de vouloir acquérir chacun des objets. Un couple de chinois s’était affairé autour d’un cadre tandis qu’un allemand avait durement négocié le prix d’un porte-épices. Anna les avait regardé avec dédain avant que ses yeux ne rencontrent la lampe. La belle et grande lampe.

De retour dans sa ville natale, dans la maison qu’elle venait d’acheter avec Pierre, elle installa sa nouvelle acquisition sur le buffet du salon. De cette manière, elle pouvait se blottir dans l’énorme canapé qui faisait face à la baie vitrée tout en profitant du halo orangé de la la lampe. C’était un halo chaleureux, un halo réconfortant. Un halo dont Anna adorait s’embrumer les yeux les après-midis de pluie, lorsque les gouttes tambourinaient contre les larges fenêtres qui offraient une vue sur la forêt voisine. Ses pieds emballés d’épaisses chaussettes ramenés contre sa poitrine, elle se blottissait, un livre entre les doigts pour écouter le cliquetis de l’averse tout en reniflant l’odeur du papier usé. La lampe trônait là, impassible. Elle trônait là, éteinte quand le soleil étirait ses rayons à travers la baie vitrée, les propulsant depuis le manteau enneigé ou l’herbe bien verte au-dehors. Elle trônait là, diffusant sa lumière chaleureuse et réconfortante les jours de gris, les soirs d’orages, les matins d’automne où l’orange des feuilles s’écrasait au loin.

Spectatrice muette, elle assistait à la vie de chacun. A celle d’Anna, à celle de Pierre, à celle de leur couple, parfois passionnante, parfois bouleversante, souvent ennuyante. A celle du chien qui profitait de l’absence des autres pour se vautrer grossièrement dans le canapé pour, lui aussi, écouter la pluie ou surprendre un rayon du soleil d’hiver. A celle du chat qui profitait de la présence du chien dans le canapé pour venir se blottir contre lui. A celle du vide, du vide d’une maison sans présence, d’une maison teintée d’absence. La lampe restait là, bien droite, immobile. La poussière se suspendait dans l’air, flottant durant un temps indéfini avant de se déposer délicatement sur le tissu de son abat-jour, sur le verre de son pied. Et alors que la poussière s’entassait sur la lampe, Anna profitait de moins en moins de sa lumière chaleureuse et réconfortante. Elle ne lisait plus. Elle et Pierre ne se blottissaient plus sur le canapé. Dehors, les feuilles explosaient de vert. Le chien, lui, n’était plus là. Le chat, solitaire, tournait à l’infini sur le canapé, comme s’il désespérait de découvrir la disparition de son compagnon de sieste.

Lorsque le soleil commença à décliner au-dehors, Anna et Pierre se blottirent à nouveau l’un contre l’autre sous le halo chaleureux et réconfortant. Quelque chose avait changé. Quelque chose entre eux s’était ajouté. La belle et grande lampe illumina d’innombrables nuits sans sommeil, de nombreuses siestes avortées, des biberons régurgités, tant d’étreintes que l’on souhaite sans fin. Elle illumina les premiers rots de Lou, ses premiers rires, ses premiers pas, ses premiers mots. Au loin, par-delà la fenêtre, la forêt se paraît tantôt d’un vert piquant, tantôt d’un brun mourant, avant de se dénuder partiellement. La lampe assistait, témoin silencieuse, aux parties de cache-cache qui secouaient la maison de haut en bas, aux interminables réconciliations d’Anna et de Pierre, aux visites des grand-parents ou à celle des amis qui s’encanaillaient à leurs tours d’enfants. A trois ans, Lou aperçut pour la première fois son petit frère, Tom, enfoui dans les bras de sa mère. Le salon ne fut plus jamais tranquille. Même s’il pleuvait, il était devenu difficile d’écouter la mélodie de la pluie tambouriner la baie vitrée. Il était devenu difficile de prendre le temps d’observer les trainées que les gouttes dessinaient en glissant sur le verre. On ne regardait plus non plus le vent faire danser les arbres ou les canards strier le ciel de leurs vols. Les cris s’interrompaient de pleurs, d’hurlements ou de rires. On se prenait dans les bras, on se disputait, on s’embrassait. On s’aimait. Les chamailleries se succédaient aux jeux aux règles incompréhensibles ou aux séances de coloriage intensives. Les « Bonne nuit, papa, bonne nuit, maman » se mêlaient aux pas timides d’un enfant qui revenait dans le salon, trouvant Anna et Pierre avachis sous la lumière chaleureuse et réconfortante de la belle et grande lampe.

« Maman, papa, j’arrive pas à dormir… ».

Anna et Pierre accueillaient leur progéniture dans le moelleux du canapé, dans la chaleur de leurs bras, reniflant l’odeur de la personne qu’ils aimaient le plus au monde. Alors, la nuit s’installait. Le monde se plongeait dans la quiétude du silence, dans l’ivresse du sommeil. Le temps s’étirait. Le chat disparut à son tour, laissant à jamais la marque de son corps lové dans le canapé. La lampe s’éteignit. Déjà, quelqu’un la ralluma. Les uns contre les autres dans le canapé, là où s’étaient autrefois blottis le chat et le chien, on regardait de vieux westerns en se chatouillant, en s’étreignant et en refaisant le monde. On regardait de vieux westerns en espérant rester là, comme ça, pour toujours, à ne jamais se manquer, à ne rien regretter. Mais, bientôt, Lou et Tom ne descendirent presque plus dans le salon. On ne regardait plus de films blotti dans le canapé. On ne jouait plus à des jeux aux règles incompréhensibles. On ne coloriait plus le parquet ou les murs. On ne refaisait plus le monde. On se manquait. On regrettait.

Lou ! A table !, cria Pierre depuis la cuisine.

Laisse. Elle ne viendra pas. Elle est au téléphone avec Noah, grommela Anna.

Anna et Pierre retrouvèrent le temps de contempler la neige, d’écouter la pluie picoter les fenêtres et s’écouler dans les gouttières, de profiter de rayons de soleil intrusifs pour se réchauffer l’âme et la peau. Anna racheta des livres et se remit à lire sous la lumière chaleureuse et réconfortante de la belle et grande lampe. Une fois rompue par le sommeil, elle dépliait son corps vieillissant et s’en allait, s’assurant de laisser la lumière allumée pour ses enfants qui s’étaient mis à arpenter la nuit, tout apprêtés, sur la pointe de leurs baskets dernier cri. Enivrés de sommeil et d’autres choses aussi, ils fouillaient le frigo en rentrant, chuchotaient avec leurs amis, étouffaient un rire en priant pour que leurs parents ne se réveillent pas. Sous la lumière chaleureuse et réconfortante de la belle et grande lampe, des premiers baisers furent échangés, des fous rires furent partagés, des bouts de pizzas froides furent dévorés. Ce fut l’époque des meilleurs amis, des petits copains, des petites copines, des disputes familiales, des mauvaises notes, des corps qui changent, trop vite. Ce fut l’époque des regards de trop, des regards jugeants, des non-dits, des frustrations, des colères, des rêves les plus fous. Lou déménagea pour étudier à l’université de la ville voisine. Tom la suivit. Les rires, les pleurs, les disputes disparurent. Dans la maison, plus personne ne courait. Plus personne ne criait. Plus personne ne parlait. Un vide pesant, un vide angoissant s’abattit sur chaque pièce, chaque objet, chaque souvenir. Il n’y eut bientôt plus que le silence. Le silence d’un passé trop vite passé.

Le corps vieillissant, Anna s’enfonçait dans le moelleux du canapé, sous la lumière chaleureuse et réconfortante, les après-midis de pluie. Son esprit ne cessait de buter contre un élastique à cheveux oublié par Lou ou l’impression d’entendre Tom rentrer de son cours de saxophone. Elle se relevait alors sèchement, tendant le cou vers la porte d’entrée avant de se raviser, déçue de se rendre compte qu’il ne s’agissait que d’un souvenir qui traversait le temps, cet après-midi de pluie-là. Le sourire esquissé se tordait alors en une moue résignée.

Malgré les réticences de Pierre, Anna laissait encore la lampe du salon allumée certaines nuits. « Pour faire comme si », disait-elle. Au loin, les feuilles se coloraient, les feuilles s’abandonnaient. Le corps vieilli, le corps endolori, Anna ne quittait presque plus le canapé. De l’autre côté de la lampe, Pierre l’observait, le regard inquiet. Et puis, amoureux aussi. Amoureux du souvenir de sa femme, du souvenir de leur vie. Lou revint avec un visage blotti contre elle, réveillant la maison d’une mort prématurée. Ce soubresaut de vie inonda Anna et Pierre, pour un temps avant qu’un jour, sous la lumière chaleureuse et réconfortante, Anna n’arrive plus à se détacher du canapé. Des rides profondes creusaient la peau autrefois lisse de son visage. Le gris avait coloré le blond de ses cheveux. Ses yeux se paraient d’un bleu terne, d’un bleu délavé. Et, à chaque fois qu’elle déglutissait, sa bouche émettait un bruit dérangeant. La lampe s’éteignit. Sous la lumière chaleureuse et réconfortante, plus personne ne lisait de livre. Plus personne n’écoutait la pluie ou ne regardait le vent s’engouffrer dans les arbres. La lampe s’était éteinte. Elle se ralluma un soir d’été. Pierre traîna son corps jusqu’au canapé. Il en caressa le tweed usé, décoloré, taché. Le tweed sur lequel Lou avait plusieurs fois renversé ses spaghettis, sur lequel Tom avait tant régurgité bébé, sur lequel on s’était blotti les uns contre les autres pour refaire le monde, regarder un film ou jouer à un jeu de société. Pierre sourit. Sous la lumière chaleureuse et réconfortante, de sa main ridée et fatiguée, il caressa le tweed du canapé, là où Anna s’était assise tant de fois pour lire ses livres, là où le chien et le chat s’étaient lovés pour dormir les jours de pluie, là où Lou avait dit « Papa » pour la première fois. Pierre se leva avec peine, le corps rouillé, le corps disparaissant. Il laissa la belle et grande lampe allumée.

Quelque part, dans une maison vide, dans une maison vidée, quelque part dans un salon solitaire, brille une lumière chaleureuse et réconfortante. Elle illumine l’espace et le temps, elle illumine le souvenir de tous les rires, de tous les cris, de tous les pleurs, de tous les moments d’une vie. Dehors, les feuilles se colorent et s’abandonnent, dehors la pluie tombe et le vent fait danser les arbres.

COP75

 

 

« Monsieur le Premier Ministre Prudeau ! Monsieur le Président Lacron ! Monsieur le Président Pinping ! Monsieur le Président Proutine ! », scandent la vingtaine d’hommes à l’air fier, au regard brûlant, au costume sombre, qui se saluent avec entrain autour de la grande table ovale.

- Bon, bon, bon. Tout le monde va bien ?, lance un des hommes qui bombe le torse avec excès.
- Ouiiii, répondent à l’unisson ces comparses.
- On peut commencer ?

Tout le monde acquiesce dans un brouhaha jovial pas du tout contenu. Bientôt, les rires s’estompent pour laisser place à des sourires exagérés et silencieux.

- Par contre, euh, ça peut paraître bizarre que je demande ça, mais, euh, on est là pourquoi ? En fait, parce que… ‘Fin, je crois savoir, mais bon, je suis pas sûr à 100% alors je préfère demander, s’avance soudain un homme au visage pâle et fin.
- C’est pas l’économie ?, marmonne nerveusement son voisin en tirant sur les manches de sa chemise qui dépassent de son veston de manière inégale.
- Ah oui. Oui, oui, ça doit être l’économie, vous avez raison Monsieur le Premier Ministre Pohnson.
- De toute façon, on finit toujours par parler que de ça, ricane le voisin du voisin.
- Ben c’est que l’économie, c’est le principal !, s’exclame un homme à l’autre bout de la table.  

D’un bond, il dégage sa bedaine costumée du dessous de la table. Debout, dévoilant l’ampleur de sa silhouette disgracieuse, il se met à lever les bras victorieusement et solitairement.

- Merci Monsieur Crump, vous pouvez vous rasseoir, reprend, faussement blasé, l’homme qui bombe le torse. Non, aujourd’hui, on est là pour la COP75. On est là pour parler d’environnement.
- ENCORE ?, s’apitoie rageusement quelqu’un en face de lui.

L’homme au torse bombé lui répond par un vain haussement d’épaules.

- Je sais, je sais…
- Ben du coup… Quelqu’un a des idées ?, se hasarde une silhouette à sa droite.

Autour de la table, on ne sourit plus. On se dévisage, les yeux ronds.

- Okay, okay, j’me lance. Bon, je me disais, j’sais pas, hein, c’est une idée, mais pourquoi on lancerait pas un décret interdisant l’utilisation du pétrole ?
- Interdire le pétrole ?, s’offusque l’homme a la bedaine.
- Ben ouais, parce que bon, y’en a plus en fait. Plus du tout. Alors, au lieu de dire: « On a tout vidé, il y a plus rien », on a qu’à dire que c’est nous qui interdisons le bazar, genre pour respecter les accords de Paris 2025 ! Même si c’était il y a perpet’, ça le fait un peu quand même ! « Grâce à nous, adieu le pétrole ! ». Non ?
- Roh Carlos ! Super idée ! Moi, je suis pour, franchement !
- C’est vrai, c’est vrai, c’est brillant, ajoute un homme qui se met à applaudir comme si le claquement produit conférait de la profondeur à ses mots. Ça nous ramènera des voix ! Pour sûr, pour sûr ! Ça vous irait ça, chez Total ?
- Du moment qu’on garde le « Green Label », s’époumone un homme gringalet à la voix aussi fluette et sans prestance que sa silhouette.
- Evidemment ! Pourquoi on vous l’enlèverait ? Vous savez que nous sommes des gens qui tenons parole ! Vous pouvez comptez sur nous ! Quoiqu’il arrive !
- Tout le monde est d’accord alors ? On vote ?
- Pas la peine, il y a plus de pétrole de toute façon, chuchote quelqu’un.
- Bon, banco, alors !, s’enthousiasme l’homme au torse bombé qui griboulle à une vitesse folle tous les recoins d’un post-it. Quoi d’autres ?

Un raclement lourd et long l’interrompt. Les têtes chauves et blanches se retournent vers la porte de la grande salle. Un homme vêtu d’une veste fluo la pousse avec peine.

- Qu’est-ce qu’il se passe maintenant ? C’est qui ce type ? Me dites pas que c’est encore un de ces gilets jaunes ! Comment il est arrivé jusqu’ici ?
- Calmez-vous Emmanuel, c’est la sécu.
- Ah oui, bon, bon, la sécu. C’est pour quoi, vous là, Monsieur de la Sécu ?

L’homme à la veste fluo, essoufflé et clairemet gêné, se traîne jusqu’à la table.

« Messieurs les Présidents, pardonnez cette intrusion, mais Madame Greta Thunberg ne pourra pas venir. ».

Son annonce laisse place à un brouhaha ponctué d’éclats de rire, parfois pathétiques, souvent forcés.

- Elle n’a raté aucune Cop depuis 50 ans ! Comment ça se fait ?
- Peut-être qu’elle s’est enfin lassée !, suggère quelqu’un
- En même temps, en fauteuil roulant…, ricane l’homme bedonnant aux cheveux grossièrement décolorés.

Tout à coup, tout le monde se tait et regarde les traits grossiers de leur compère.

- Monsieur Crump euh…, commence son voisin gêné.
- Laisse, chuchote un autre.
- Messieurs les Présidents, si je peux me le permettre, c’est parce que son bateau s’est coincé dans les marées de plastique, reprend l’homme à la veste jaune.
- Ah ben oui, ça quand on est bobo, on se la joue: « Ouais, j’viens en voilier » ! M’enfin, avec un hélico, c’est quand même plus facile…

Les approbations fusent et ricochent.

- De toute façon, on a plus besoin d’elle, le journaliste qui devait faire la photo a été arrêté à la frontière pour immigration illégale.
- Il avait pas une accréditation ?
- Bah si, mais tu sais bien Francis que ça suffit plus aujourd’hui…
- Encore heureux !
- On avait accrédité qu’un seul journaliste ?
- Non, deux, mais le deuxième est bloqué par les incendies d’Europe du Sud. Il s’est réfugié dans son bunker comme tout le monde, paraît-il.
- Oh, flûte ! Une photo, ça fait longtemps, ça m’aurait bien dit, soupire, dépité, un homme à la peau tirée.
- Vous inquiétez pas M’sieur le Président Crolsonaro, on fera une photo entre nous, souffle son voisin en exagérant un clin d’oeil.
- Très bien, très bien, Messieurs, je peux avoir le silence, s’il vous plaît ?, conjure l’homme au torse de plus en plus bombé. Tant pis ce sera sans eux. Merci, Monsieur de la Sécu, vous pouvez disposer.
- Une dernière chose, vraiment désolé de vous interrompre à nouveau, mais… Euh… Il va falloir mettre vos masques, un nouveau nuage de microparticules de force 25 arrive, bégaie l’homme à la veste jaune.
- C’est pas vrai ?, s’indignent plusieurs silhouettes.
- Désolé, je…
- Et le système de filtration ?, s’empresse l’homme au torse bombé.
- Ce ne sera pas suffisant pour cette fois-ci. Mais, nous travaillons pour que…
- Mais, les masques, ça va pas avec nos costumes, comment on va faire ?, s’énerve un homme soutenu par de nombreux autres. Vous vous rendez compte ? C’est la honte les masques, merde !
- Ben ouais ! Moi, j’men fous, je le mets pas. Non, mais faut pas pousser !, affirme quelqu’un.
- Messieurs, s’il vous plaît !, s’énerve l’homme au torse tellement bombé qu’il est obligé de se pencher sur sa chaise pour rester assis. On l’a déjà fait. De toute façon, il n’y a pas de photographe, personne ne nous verra. Monsieur de la Sécu, vous pouvez disposer.

L’homme à la veste jaune fluo salue l’assemblée avant de s’extirper de la pièce dans un nouveau long raclement de porte. Contrarié, personne ne parle. Parfois, une plainte s’ajoute à celle de la porte, avant de s’évanouir dans la pièce sans fenêtre.

« Bon, on va pas râler trois heures, non ? On va pas laisser cette histoire de masque nous gâcher la journée. D’autres idées ? ».

Le silence s’alourdit et s’embarrasse de gêne. Les silhouettes fixent le sol ou le plafond, tout en tirant sur les manches de leurs costumes ou le bout de leurs cravates.

- Allez, les gars, une dernière idée et on a fini pour la journée, promis, murmure l’homme au torse si bombé qu’il penche dangeureusement vers son voisin de droite.
- Bon, alors, moi je me disais, mais, je sais pas hein, c’est juste une idée…
- Ouais vas-y, Jean-Mi !, l’encourage un tout petit homme à la voix si aigüe qu’elle est à peine audible.
- Ben, on ferait pas quelque chose avec tout ce plastique justement ?
- Ah oui, oui, j’allais dire !, s’empresse son voisin en lui tapant le coude. Regardez, je l’avais même noté sur mon post-it. Voyez, ici, « plas-tique », montre-il de son long doigt osseux. C’est marrant qu’on ait pensé à la même chose, non ?, continue-t-il avec entrain.
- On pourrait l’interdire ?, propose l’un des hommes. J’veux dire, il est quand même plus que temps !
- Ah non ! Non, non, non, non, non, non, martèle le Président Pinping en regardant un homme longiforme à l’air austère resté silencieux jusque-là. Oui ?

Des effluves de contestation montent dans la salle. C’est alors que l’homme longiforme à l’air austère se racle la gorge. La salle entière se plonge dans le silence. Les corps se raidissent, les corps retrouvent leurs droitures. Les regards s’empressent de retrouver la surface lisse du sol.

« A propos du plastique, commence l’homme après un interminable silence. Pas d’interdiction. Mais, nous voulons bien faire des efforts. De très grands efforts. Nous pensons proposer un matériel biodégradable à 55%. Chez Nestlé, on se soucie de l’environnement, quoiqu’on en dise. ».

Nouveau brouhaha enthousiaste. Certains se lèvent en accrochant leurs bedaines au passage à la table pour applaudir de leurs mains pâteuses.

- Monsieur le Président, c'est incroyable. 55% ? C’est impressionnant ! Décidément chez Nestlé, vous faites du beau boulot !
- Oui, c’est 5% au-dessus de la moitié, les gens vont retenir que ça ! Je vois déjà les étiquettes « Biodégradables
*à hauteur de 55%. ». Rolala, magnifique !

On rit. On s’extasie. Certains crient même victoire.

- De toute façon, il y a plus de poissons dans la mer ! Alors qu’est-ce qu’on s’en fout qu’il y ait plus que du plastique ? Au moins, y’a quelque chose dans l’eau, puis l’économie tourne !
- Si les poissons ont un jour existé, ricane l’homme bedonnant aux cheveux grossièrement décolorés.

Son rire gras cherche désespérément un soutien autour de la table. Toutefois, la foule s’enfouit dans un silence gêné.

- Okay… Bon, c’est pas tout ça, mais je commence à avoir faim, ça vous dit d’aller manger ?, propose l’homme au torse plus du tout bombé tandis qu’il raccrapote son post-it en forme d’une boule qu’il fourre dans la poche de son veston.
- Oh oui !, s’exalte le plus grand nombre.
- J’espère qu’il y aura du steak, souffle quelqu’un.
- Et après, on irait pas faire un tour sur le green ?, propose un autre.
- Le green ? Il y a un green ici ? A 40 mètres sous terre ?
- Evidemment, Emmanuel, qu’est-ce que tu crois ! Le green B-M.
- B-M ?

Son voisin se penche pour chuchoter dans le creux de son oreille.

« Bayer-Monsanto. ».




 

 
 

LA MOUSTACHE

Elle était là, fine, presque invisible. Elle balançait d’un côté de la lèvre supérieure qu’elle surplombait à l’autre, selon les grimaces que faisaient la bouche de cette fille que je venais de rencontrer. Elle rebondissait, se hérissait, sursautait, se retroussait au gré de l’étrange gymnastique buccale fièrement conduite par les airs et les expressions que se taraudaient d’adopter le visage d’Ophélia.

« Moi, je lui ai dit « Lance-toi, abandonne ton job de merde, vas-y, fonce ! Si c’est la peinture qui te fait vibrer, qu’est-ce que tu fous à faire de la compta ? » », s’écriait celle-ci, une bière à la main.

Le liquide doré ne cessait de tanguer dangereusement dans le verre estampillé de la marque d’une énième microbrasserie fraîchement ouverte à Bruxelles. Sur le trottoir que nous partagions avec tous les fumeurs du bar, s’étalaient ça et là des mégots vaguement écrasés. Le dernier morceau d’un célèbre rappeur dont j'ignore le nom s’échappait de l’intérieur, un peu sourdement. A chaque fois que quelqu'un entrait ou sortait, faisant jouer la porte du bar, les notes s’éclaircissaient pendant quelques secondes, quelques secondes seulement. Moi, je me tenais là, transi de froid, l’esprit embrumé par les quatre bières que je venais d'engloutir. Mon regard alternait entre la pointe usée de mes baskets que je regrettais de n’être plus chaudes, et la fine moustache qui habillait la lèvre supérieure d’Ophélia.

- T’es pas d’accord ?, me lança-t-elle, m’extrayant de ma contemplation.

- Si, si, ai-je à peine répondu, soucieux d’éviter toute confrontation.

Elle a énergiquement opiné, secouant ses longs cheveux blonds légèrement ondulés. Une odeur de shampooing m’a enrobé. J’ai souri. Ses yeux ont cligné. Chaque paupière s’est fermée avec une seconde de décalage, me laissant deviner l’ébriété qui s’emparait d’elle. Son corps a tangué d’un côté, puis de l’autre. Sa bière s’est renversée sur l’une de mes baskets. Elle a fait semblant de ne rien voir, a étouffé un rot pitoyable et m’a saisi le poignet. Elle était belle, d’une beauté une peu étrange, mais moi, tout ce que je voyais, tout ce que je parvenais à voir, était cette fine et énigmatique moustache qui surplombait sa lèvre.

- On de... On devrait faire ce qu’on aim... aime dans la vie, tu trouves pas ?, a-t-elle bégayé.

- Si, si, ai-je répété, sans intérêt.

Elle m’agrippait le bras si fort qu’elle m’emportait avec elle dans ses vacillements emprunts de saoulerie. C’est lorsque nous avons chaviré vers un groupe de garçons qui jacassaient à nos côtés que j’ai compris que sa poigne ferme ne traduisait pas une envie de sentir mon corps sous ses doigts, mais de se rattraper à quelque chose. De se rattraper à quoique ce soit.

- C’est… C’est trop con… T’imagines ? Comptable ? C’est nul ça, comptable !

 

- Oui, oui.

Après un moment, j'ai réussi à la stabiliser. Bien droite en face moi, je pouvais enfin me concentrer sur ses yeux d’un vert de plus en plus nébuleux. Toutefois, le duvet blond qui traçait sa ligne discrète mais, marquée et marquante en-dessous de son nez à l’arête sèche et tranchante ne cessait d’appeler mon regard. J’ai eu beau souligner que cela n’était pas très poli, que si quelqu’un n’arrêtait pas de fixer un point de mon visage, encore plus si j’en étais complexé, cela me foutrait mal. Cela n’a pas suffi à détourner mes yeux de sa moustache. Elle marmonnait quelques mots ivres sur le remplacement des comptables par les ordinateurs et la bêtise de chiffrer quoique ce soit aujourd’hui. Moi, je ne l’écoutais plus. Je ne la considérais plus. Ophélia, que je venais de rencontrer, Ophélia qui tanguait dangereusement à deux heures du matin une nuit d’hiver sur le trottoir d’un bar de la rue Sainte-Anne, Ophélia qui renversait sa bière sur moi et qui bousculait les autres, n’existait plus. Sa chevelure blonde et soyeuse qui sentait le shampooing s'était évaporée. Son manteau en cuir beige s’était effacé. Sa voix doucereuse seulement interrompue par de petits rots répétitifs entrecoupés d’un hoquet, s’était évanouie. Seule subsistait sa fine moustache, presque invisible. Seul subsistait ce trait duveteux dont elle n’était, sans doute, pas si complexée. Côte à côte, serrés les uns contre les autres, les poils blonds qui garnissaient l’espace entre sa lèvre supérieure et le bas de son nez formaient une ribambelle. Une ribambelle qui flottait dans l’inexistence, un espèce de néant noir et abyssal. C’est comme ça qu’elle et moi, que moi et elle, avons dansé jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de la vie.

LE JUSTE PRIX

« J’adore renifler mes odeurs corporelles. ».

Je lui ai dit ça comme ça. Sans fioriture, ce n’était pas superflu. Il m’a regardée avec une drôle de tête. Une de ces têtes qui me rappellent les mercredis après-midi de mon enfance, ceux que je passaient chez ma grand-mère. La mère de mon père, d’habitude en retard, me faisait attendre les pieds ballants, les fesses vissées aux arceaux en pierre qui s’arrondissaient devant mon école. Je l’attendais tant que j’assistais, impuissante, au départ enjoué de tous mes camarades de classe. Tous, sans exception. Ainsi, je pouvais sans difficulté énumérer le nombre de voitures qui s’étaient arrêtées devant l’imposante bâtisse que je n’aimais guère et combien d’enfants étaient montés à leur bord.

« Renault espace bleue - 2 enfants: Tom et Leslie De Smet. ».

Je marmonnais alors solitairement mes observations qui finiraient par s’évanouir dans l’oubli de ma mémoire quelques minutes plus tard, une fois ramassée par ma « Mémé » et sa Mercedes automatique crachotante. Déjà, à peine à bord, je commençais à me débarrasser inconsciemment de ces données superflues. Moi qui me vantait quelques minutes plus tôt sur mon piedestal de pierre de pouvoir résoudre tout cas d’enlèvement éventuel, je n’en avais plus rien à faire de savoir qu’Emilie Rosenberg était montée dans une Clio Rouge. Peut-être même que la police allait arriver le lendemain en classe, désespérer de savoir si quelqu’un détenait toute information sur la petite Rosenberg.

« Elle a disparu à la sortie de l’école. Est-ce que l’un ou l’une d’entre vous a vu ou entendu quelque chose ? », martèlerait le policier à la bedaine proportionnée à sa moustache.

Malgré la photo d’Emilie brandie au bout de son poing, mon cerveau demeurerait dans cette vague impression d’endormissement du jeudi matin.

« Nope. Rien à signaler. », jurerait celui-ci si j’insistais un peu.

Nope, rien à signaler car une fois à bord de la Mercedes crachotante de ma grand-mère, la mère de mon père, tout ce qui m’importait était les bonbons cachés dans la boîte à gants. Une fois à bord, assise du côté passager « comme les grands », je m’impatientais silencieusement pour que la vieille femme magnifiquement brushingée qui tenait l’énorme volant de ses mains frêles me fasse le fameux signe de tête. Celui qui signifiait « Vas-y ma petite Lucie, prends un bonbon. ». Alors, le souvenir qu’Emilie Rosenberg était montée dans une Clio Rouge ne m’importait vraiment plus. Le trajet entre mon école et la maison de ma grand-mère était court. Assez que pour ne pas s’ennuyer, mais pas trop pour le vivre comme une aventure en soi. Bonbon à la fraise cinglé entre ma langue et mon palais, je ne pipais généralement plus un mot, laissant seulement échapper de temps à autre un glapissement qui trahissait mon intense travail de dégustation. Coincée derrière le volant trop grand, assise sur la banquette beige et basse, ma grand-mère détenait une allure particulière. Malgré l’inconfort probable de sa posture, elle conservait une grâce impressionnante de ses pieds à la tête. Sous ses volumineux cheveux roux, son visage se marquait d’un maquillage gracieux et ses oreilles portaient fièrement les mêmes boucles d’oreilles nacrées dont je l’avais vu se parer depuis ma naissance. Son chemisier blanc et sa jupe foncée n’affichaient aucun pli, fiers témoins d’un repassage exemplaire. Ses bas bruns, bien évidemment pas filé pour un sous, s’accordaient à merveille avec ses talons. En bref, ma grand-mère avait l’allure de toutes les grand-mères de l’époque. Cette allure qui l’inscrivait, en un coup d’oeil, dans la catégorie sociale à laquelle elle appartenait.

« Ça doit être une grand-mère… », se disaient inconsciemment les gens qui la croisaient au supermarché.

Sa maison était pareille à sa voiture. Remplie de bric-à-brac accumulé tout au long de sa vie, de la vie de son défunt époux et de celle de ses trois enfants, elle était haute et fière, malgré l’usure et la vieillesse qui s’emparaient de détails ça et là. La façade dépérissait malgré les multiples tentatives de mon père de la repeindre, le bois des corniches avait trop gonflé que pour rester gracieux, le blanc des châssis s’écaillait grossièrement. Mais, qu’importe, ma grand-mère y continuait à y vivre sa vie, à y enfiler soigneusement ses bas qui ne filaient jamais, à se maquiller comme si tous les jours étaient Noël et à cuisiner un steak avec une motte de beurre entière. C’était le repas qui m’attendait tous les mercredis à quatorze heures. Tous les mercredis à quatorze heures, ma grand-mère m’installait devant « Le juste prix », des cubes de gouda grossièrement coupés dans la main, avant d’aller se servir une blonde bien mousseuse dont elle avait salivé l'existence toute la matinée. Elle ne ratait jamais aucune émission. Vraie idole, elle allumait la télévision avant même que l’on arrive. Groupie confirmée, elle s'impatientait d'entendre la voix de Philippe Risoli résonner depuis le salon tandis que nous entrions à peine dans la maison. Ma grand-mère filait dans la cuisine arroser ma viande de beurre fondu et surtout siroter son nectar en paix. Entendre les exclamations de l'émission lui suffisaient. Moi, je regardais les candidats batailler avec un tyrolien en carton tandis que la voix-off présentait chaque cadeau avec un tel envoûtement que la petite fille de huit ans que j’étais désirait ardemment le congélateur dernier cri affublé de son four à vapeur-cuiseur. C’est à cela que Bertrand m’a fait penser quand je lui ai dit que j’aimais renifler mes odeurs corporelles. A ces mercredi après-midi-là, au Juste Prix, à la tête des participants appelés à descendre du public, à Philippe Risoli, à la viande au beurre, au cubes de fromage, aux bonbons dans la Mercredes crachotante. A ma grand-mère.

 
 

LA PISCINE

 

- Il est trop mignon !
- Oui, merci.
- Il est vraiment trop mignon!
- Oui, oui.
- Il s’appelle comment ?
- Oscar.
- Il a quel âge ?
- Un an et demi. Désolée, il veut marcher, je dois avancer.
- Je vous suis.
- Ok, si tu veux...
- Il a quel âge ?
- Un an et demi, je viens de te le dire.
- Moi, j’ai un petit frère.
- Ah oui ? Quel âge a-t-il ?
- Cinq ans.
- Il s’appelle comment ?
- James.
- Dites, ma tantine m’a racontée que des amis à elle l’ont poussée dans la piscine toute habillée pour faire une blague.
- Ah… Oui, ça arrive.
- Ça vous est déjà arrivé à vous ?
- Oui, oui.
- Quand ça ?
- Pfff, je dirais il y a dix ans.
- Où ça ?
- Chez des amis.
- Et c’est eux qui vous ont poussée ?
- Oui.
- Vous faisiez quoi ?
- Ben, je devais être assise autour de la piscine.
- Vous étiez en bikini ?
- Euh… Ça m’est arrivé habillée plutôt je crois. En bikini, ça ne me dérangeait pas vraiment.
- Vous portiez quoi ?
- Un jean’s, un T’-shirt, des baskets, quelque chose comme ça…
- Et, ça vous est arrivé il y a combien de temps ?
- Cinq, dix ans, comme je t’ai dit.
- Et, c’est qui qui vous a poussé ?
- Des amis.
- Et, vous étiez couchée autour de la piscine ?
- Couchée, assise, debout, je ne sais plus.
- En bikini ?
- C’est arrivé aussi, oui.
- Vous avez rigolé ?
- Je pense, oui.
- Vous trouviez ça drôle ?
- Non, je crois pas.
- Alors, pourquoi vous avez rigolé ?
- Ben, je ne sais pas. Je crois que je me suis sentie obligée. Des fois, tu te sens pas obligé de rire à quelque chose qui ne te fait pas rire ?
- Mouais, parfois.
- Bien voilà.
- Et cet été, on vous a poussé ?
- Ah non, ça fait longtemps que l’on ne m’a plus poussée dans l’eau.
- Et, si moi je vous poussais, vous trouveriez ça rigolo ?
- Non, je ne crois pas.
- Pourquoi ?
- Parce que j’aimerais pas qu’on me pousse.
- Mais, si c’est moi. Vous trouveriez ça rigolo ?
- Non, vraiment pas.
- Pourquoi ?
- Parce que je n’ai pas envie d’être poussée dans l’eau.
- Même si c’est moi ?
- Oui. Tu aimerais être poussé dans l’eau ?
- Non.
- Ben alors.
- Cet été vous avez été à la piscine ?
- Oui, et toi, tu as été a la piscine ?
- Non… Et lui, il trouverait ça rigolo ?
- Oscar ?
- Oui, il trouverait ça rigolo que je le pousse dans l’eau ?
- Non, il est beaucoup trop petit ! Il ne sait pas encore nager !

- Vous êtes sûre ?

- Mais oui, enfin !

- Je vais y aller alors.

- Mais euh, dis-moi, tu t’appelles comment ?
- Diego.
- Tu as quel âge ?
- Dix-sept ans. Vous êtes sûre qu’il n’aimerait pas que je le pousse dans l’eau ?

- Oui, je suis sûre. On... On va y aller. Viens, Oscar.

- Parce que sinon il y a de l’eau.

- Quoi ?

- Il y a de l'eau. Juste là.

Son doigt pointe l’étang qui se trouve de l’autre côté de la rue. Un sourire tord son visage boutonneux d’adolescent et dévoile ses dents jaunes. Derrière le verre gras de ses lunettes, le noir de ses pupilles s’embrase d’une étrange lueur tandis qu’il ne décroche pas de mon fils. Soudain, ses lèvres s’entrouvrent, lâchent un ricanement un peu stupide tandis qu'il démarre sur son vélo avant de disparaître de l’autre côté de l’étendue d'un vert trouble. A mes pieds, Oscar sourit joyeusement, tout guilleret qu’il est de jouer avec les graviers qui recouvrent le sol à cet endroit.